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L'amande.


Ça lui prit un temps qu’elle ne compta pas pour que la lumière enfin s’ancre à jamais dans sa mémoire.

* Il est des endroits où la roche millénaire répercute d’une manière très précise le vent froid qui souffle de l’Atlas. Il s’engouffre avec force dans les remparts érigés face aux vagues, se cogne à la pierre depuis l’aube et renvoie à la nuit un écho insistant. Les ombres projetées sont si noires alors, et profondes, qu’on y devine l’abîme.

Ça lui prit un temps qu’elle ne compta pas pour inscrire dans le marbre veiné ce qu’elle était persuadée d’avoir vu.

Elle se mit dans l’oubli, reçut  l’onde de choc venue des profondeurs et anticipa la pestilence engloutie des corps qui s’en allaient en se délabrant.

Se présenta aussi l’absolue beauté d’être en un endroit, où la fleur du pêcher, dans sa délicate façon, offrirait plus tard en son noyau, l’amande plate, oblongue et amère.


Harry Ally


***




Noix (suite caillou)


L'amour n'est qu'une pulsion de reproduction, pensa-t-elle.

* Le jour devenait plus effrayant que la nuit.

Le caillou tombé dans l’étang,
(qui sait la brûlure de la dune,
le venin foudroyant du scorpion,
le grelot du crotale,
l'ouragan qui naît au Cap, et s'engage  
le chant étrange des baleines, aux pôles) 
émergera souvent en se retournant quand la pluie diluvienne l'entraînera.  

Elle n'attend rien. 
Ni des hommes. Ni des dieux.
Enfin si, un peu, des dieux.


*  Le temps n’existe pas.
 
C’est une météorite, peut-être, métallique, qui tourne sur sa masse et s’encastre au désert en s’irradiant. C'est la tige du lotus qui tend vers la lumière et rend limpide l'eau trouble du marais. C'est une noix, deux hémisphères qui sidèrent, reliés, humides, construits, parfaits et blancs.

On peut y voir ce qu'on veut : une opportunité à être, une continuité, une coïncidence, une fulgurance dans la forme, 
une texture particulière, un goût, une occupation de l'espace.




***


Le caillou vert.


L’eau stagnait dans la mare, et de cet endroit devenu à la longue cloaque, se dégageait une puanteur douceâtre où croupissaient des végétaux en décomposition, des rongeurs morts, des oiseaux épuisés.
Elle se pencha, et commença à fouiller. La vieille rame dont elle se servait s’empêtrait dans les algues; quelques têtards agités firent surface dans des remous vaseux.

*  Tout ce temps, pensa-t-elle, tout ce temps pour le perdre ici. 

C’était un caillou vert, très doux, un peu triangulaire, assez épais, échoué une nuit de grande houle. Il tenait bien dans la main, se glissait partout, dans la poche ou sous l’oreiller. C’était un caillou de toujours, un bijou de sirène, un minéral érodé qui s’était échoué lors d’une sacrée marée.

*  Tout ce temps.

Le bruit lui revenait des récifs dévastés, des vents dominants, de l’appesantissement d’après, du silence étourdissant.

Le perdre, c’était se perdre, se mener à rien.

*  Tout ce temps à déblayer la plage ravinée. Tout ce temps à se blesser les chevilles dans les débris des tôles arrachées, des acacias épineux. Tout ce temps à s’éreinter sur l'île, et puis soudain ce caillou, vert, qui dans un foutoir invraisemblable s’inscrivait là, sur le sable souillé. C'était comme une consolation, une joie, un peu de beauté retrouvée.

Elle implorait, s'acharnait, remuait. L'humidité pénétrait sa robe, sa chair, ses os. Des nuées de moucherons lui piquaient les bras, les jambes, lui rentraient dans les yeux, le nez, les oreilles.

  *  Tout ce temps ...

C'était son caillou. Son caillou vert de l'île.
Il savait des secrets, des chemins, des courants de mer, des grottes et des passages, des palétuviers, des limules archaïques, des iguanes, des requins dormeurs, des gorgones, des murènes voraces, des éponges magnifiques.




***



St John

"J'ai rêvé, l'autre soir, d'îles plus vertes que le songe ..."  (Amers)

Je me souviens de tout
des abat-jours allumés
du chat qui revenait la nuit
de la barrière dix fois repeinte

c’était des heures, du temps clos
du temps beau et tranquille
du temps doux

je me souviens de toi, de tes pieds nus sur le bois du ponton
de tes cheveux que j'avais coupé court
de la chienne attentive qui ne te quittait pas

on buvait de la bière mexicaine, ou du rhum de Marie-Galante
on fumait des petits cigares 
on grillait des poissons, des cigales de mer
on se baignait

-  elle est blanche, elle n’est pas d'ici 

alors,  j’ai repris la route
j’ai tout laissé, sauf le chat, et les poèmes de St John Perse :

" ... des poissons lents parmi la boue ont délivré des bulles avec leur tête plate; et d'autres, tâchés comme des reptiles, veillent."


Shô Ryu
en amont - détail
*




Fruits.


L’odeur pénétrante des jardins saturés de chaleur l’amena progressivement au bord du vertige.
Elle se dédoubla.
Tandis qu’une partie d’elle-même se précipitait dans le vide en laissant à son teint une blancheur à faire peur, une autre obstinément restait affûtée à la rumeur du présent.

* Elle pensa que mourir à moitié lui ressemblait assez.

La migraine s’enroula.

Elle sombra dans une sorte d’oubli lancinant. Des visions lui arrivèrent, de plus en plus saccadées. Un plan cependant, unique et sanglant, s’imposa plus longtemps, qui lui rappela la cruauté des guerres au Japon. Distinctement, elle vit un homme agenouillé. L’abdomen plusieurs fois ceint d'une même bande de tissu, il s'ôtait la vie dans un parfait seppuku. Le regard halluciné, il enfonçait d'un coup sec le tanto de son ancêtre, et comme lui s’éventrait pour l’honneur.

Un fort vent de pluie s’engouffra dans la tenture de la pièce. Il renversa le grand papyrus. L’eau se répandit sur le kilim élimé. 
Son trouble s'accentua. 

* Les fruits de l'été vont se gâcher, pensa-t-elle, on ne pourra pas cette année en mettre beaucoup dans l’eau de vie. 

Elle délirait, dérivait, se revoyait petite, implorait sa grand-mère.  

Chère toi, s'entendit-elle gémir, chère toi, 
les fruits du verger vont encore s'arracher 


Nakar Bilyk






La femme transportée.


* Lévite, transporte-toi, va à l’extrême et oublie.

Elle se tira vers le haut, et ne pensa plus qu’à ça.

* Socrate drapé, les pieds sanglés, attendait-il stoïque et serein que Phédon lui tendit la ciguë et le datura macéré ? L’Histoire ne dit pas si le philosophe condamné par ses pères hoqueta amèrement.

Elle voulait en se détachant chasser de sa mémoire l’odeur âcre de la décharge fumante, ses essaims de mouches pullulasses, les grognements des chiens galeux. Elle anéantirait de sa cervelle l’amant devenu alcoolique, l’amie qui sans vergogne trahit, le goût du sang dans la bouche, la ceinture qui cingle l’air, les morsures vives des scolopendres qui se tortillent sur la pierre encore chaude.

L’air tout autour deviendrait lourd et l’œil du cyclone la soulèverait jusqu’à l’éblouissement. Plus rien n’aurait d’importance, sinon les courants maritimes. Elle irait au sud, reconnaîtrait la fresque sur l’ancien portail, le livre ouvert qui éclaire, et l’enfant petit, endormi.


George Dimitriev




Attente.

Elle pouvait toujours se traîner, s’asphyxier, virer au pâle et se cerner, elle se retrouvait à l’identique.

Assise à la fenêtre qui donnait sur la route, ses pouces tournaient l’un sur l’autre, trois fois en avant, quatre ou cinq fois en arrière, mais toujours trois fois en avant. 
Comment faisait-elle, immobile, à regarder si longtemps vers nulle part ?
À quoi pensait-elle au juste ? 

On n’imagine pas les vieux ou les vieilles désespérément amoureux.
D'office les autres, plus jeunes, les devinent éminemment mortels.

Quand dans la baie d’Ha Long, la jonque s’avance, alourdie d’opium et de soie, l’homme couché à son bord imagine tout pourtant, et sourit.

Et la femme en sarong, endormie sur le quai, a dans la tête et le ventre, oh, des histoires à ne pas raconter...





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