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RDV (1)


Elle poussa la porte de l'établissement, et aussitôt le reconnut.
Il était assis un peu à l’écart, avec cet air faussement ailleurs que prennent les gens lorsqu'ils sont mal à l'aise. Malgré une moustache qu'il voulait résolument originale, elle nota la maigreur et l'austérité du visage.
Le serveur se précipita avant même qu'elle ne s'assoit.
Elle commanda un vin blanc.
Au regard furtif et désapprobateur qu'il lui lança, elle comprit qu'aucune fantaisie ne viendrait de cette rencontre : il en était à son deuxième café, et l'odeur écœurante qui s'en dégageait la mit aussitôt au bord de la nausée.  

Très vite, la conversation tourna à l'interrogatoire : et que faisait-elle, et comment se faisait-il qu'elle fût seule, était-elle divorcée, séparée, veuve peut-être ? Elle n'arrivait pas à détacher du regard l'énorme moustache à l'ancienne qu'il touchait sans arrêt. Pourquoi donc parlait-il si bas ? Ça l'obligeait à se pencher, à se rapprocher, à mieux s'agacer de ses questions qu'il voulait résolument intéressantes.

Vous avez des hobbies ?

Elle se retint de dire un truc du genre : oui oui, j'en ai. J'adore, entre autre, cuisiner. Mais je vous rassure : des limaces, rien que des limaces, uniquement des limaces. D'ailleurs j'en élève quelques unes, très asiatiques, très lymphatiques, extrêmement exotiques, désespérément hystériques et neurasthéniques, dans le deuxième tiroir de ma commode Louis XVI, héritée d'une vieille tante acariâtre, maniaque à souhait et désespérément frigide comme l'était par ailleurs sa sœur aînée qui s'appelait Emma comme sa grand-mère qui portait des corsets si serrés quelle en mourut.

Quel ennui ! Quel ennui il lui procurait ! Que cherchait-elle, au juste, dans ces rendez-vous ridicules ? 

Oh, fit-elle, déjà absente, il va pleuvoir. 
Et lui de répondre, un peu inquiet : on se reverra ? 


Elle lui dit que non, qu'elle ne pensait pas. Enfin, qu'elle s'excusait. Puis en souriant, elle enfila ses gants, enfonça sur ses cheveux fraîchement lavés son béret de toujours, passa au bar régler son verre, et sortit.

*   Marcher, marcher encore.
     Trouver le pas, le bon.
     Celui qui convient, détache, rend lucide pour un temps, et libère.
     
     


***

 




Franky.


Sournoise et obsessionnelle, l’idée de s’assassiner s’imposa encore.
Cette fois, elle opterait pour les stupéfiants (elle adorait ce mot) : qu’elle trouva pour le coup nettement plus féminins dans la manière qu'un canon de revolver introduit dans la bouche, qui disperserait dans une détonation brutale et sèche, aux alentours, sa cervelle. Car, même si l’actualité lui avait prouvé à maintes reprises que se procurer une arme dans une grande ville ne prenait guère plus de vingt minutes, il fallait bien imaginer qu'elle n’en avait ni les moyens, ni l'énergie. 
Tandis que les psychotropes, eux, prescrits chaque mois par un toubib peu scrupuleux…

Bah, pensa-t-elle en se penchant dangereusement à la fenêtre, la pluie ne s’arrêtera pas de tomber sur les trottoirs pour autant.

   " I’ve got you under my skin
      I've got you deep in the heart of me "...

Ta gueule, Sinatra.

*** A quoi donc pouvait bien penser Marilyn ?

Oh, c'est certain, que ça ne lui serait pas facile de ne maudire personne quand elle avalerait le grand verre de Bourbon.
Mais bon…

Elle reposa la bouteille de Jack Daniel's et recommença à se creuser les méninges.

Basculer de l’autre côté, ok, ok.
Mais de quel côté, au juste ?



***
* Tout nous ramène à quelque idée de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie.
   Chateaubriand.







H./Ash.



H. avait quelque chose de spécial, de spatial même.
Il émanait de sa personne une sorte de raffinement, une grande intelligence, et un détachement amusé, sur tout.

Elle le trouvait exactement 'in his own sweet way', vraiment très 'lui'.
Mais la fascination qu’il avait exercée sur elle tant qu’il s’était maintenu à distance disparut dès qu’il se précipita pour l’embrasser à pleine bouche.
*  Oh, H. tout à coup manquait d’élégance...
Elle se déroba.

*  Était-ce elle, qui dans son attitude l’avait poussé à cet empressement ? 

    Lui: on aurait dû se rencontrer plus tôt. 
    Elle, s'effondra de l'intérieur.

*  Ah, l'insupportable et détestable sensation de ne rien maîtriser...

Décontenancée, encore un peu dans ses bras, elle souffla: rentre chez toi maintenant...

Quand il partit, elle sut de manière précise qu'il aurait été un compagnon hors du commun, un homme délicieusement toxique, un rêveur impénitent, un humain particulier, en totale contradiction avec son temps, tout le temps.

Portraits by Jim Ferreira
*



L'âge du coeur.



En même temps qu’elle suffoquait, son coeur s'emballait. 
Il luttait, bataillait, renvoyait par à coup le sang à peine oxygéné.
Trop de nuits blanches, pensa-t-elle, trop d'aubes noires.
L'affolement lui raclait la mémoire.
Elle revoyait sa mère austère, son indifférence.
Marie, qui de ses petites mains pressait avec ravissement une girafe en caoutchouc. 
Le grand-père assis, résigné, silencieux.

Un souffle tiède balaya son visage.

L’île dans la tourmente lui renvoyait sa houle, ses vents stridents, ses tôles froissées, le fracas des baies vitrées, éclatées. 
L’odeur lui revenait de l'air saturé.

Son corps tout entier se réchauffa au clapotis du lagon clair.

* Oh, la saintoise qui se balance.
   L'épervier que l'homme déploie.

Nom de dieu, dit-elle en essayant de se redresser, cette fois je vais passer de l'autre côté.

*  D'un coup, l’arythmie cessa. 
    Elle retrouva sa vraie conscience.
    L'étroitesse de l'appartement.
    Et l'absolue banalité de son existence.


***


" Dans l'anxiété et l'affolement, le calme soudain à la pensée du foetus qu'on a été."
  Cioran.




~~~~~~








Lire/Antigone.



Ce fut déterminant: Sophie, ses malheurs, ses jupons de dentelle, ses cheveux nattés, sa cruauté.
Paul.
Elle s'oubliait dans les livres, sidérée de la manière qu'elle avait désormais à pouvoir s'exiler. Dès lors de partout elle le fit, s’important pleinement, s'introspectant, et parfois s'identifiant. Au lit surtout, couchée sur le côté, intimement enroulée.
Aujourd'hui, encore.
Cette position lui venait de l’internat; d’une chambre minuscule séparée d'un corridor par une tenture 'lie de vin' qu'une surveillante boiteuse et sournoise soulevait par le dessous.

Un bureau en bois clair.
Dans le tiroir, des pommes à la peau rêche et brune, rangées pour la semaine.
Une chaise, un lavabo surmonté d’un miroir tavelé, vissé à même le mur. 
( L'eau gelait au robinet, les jours de grande froidure).
Un lit en fer, étroit, solitaire.

Chaque soir, à la même heure, venait l’obligation de se mettre au lit.
L’obscurité se faisait brutalement, sans appel, à l’exception d’une veilleuse qui indiquait les toilettes gigantesques, poisseuses et humides.

Alors, dissimulée sous les couvertures, désobéir. 
Lire.

Elle occultait l’odeur de l’éther, les toussotements des filles malades, la frayeur de la nuit.

*  Oedipe sur la route.
      

Le Cri/Antigone.
 

"Hémon t'aime parce que tu es vraie, follement vraie, Antigone, 
  et que ta seule présence fait sentir ce qui est faux."
  (Henry Bauchau/Antigone, p.76, Actes Sud 1997)


***






Le calice aux serpents.



Une fois passée l’émotion des fantômes qu’elle revoyait assis au bar, rien ne l’atteignit plus.
En montant à l'étage, elle se dédoubla.
Elle remarqua aussitôt que l’ouverture à l’arrière du restaurant avait été occultée.

*   Le chat raffolait du grand lilas blanc. 
     Il l'empruntait chaque soir pour se perdre sur les toits du quartier.

Dans la salle à peine éclairée, elle posait lentement ses pas. Le lattis cliquetait par endroits et la ramenait à la réalité de ce qui la mettait en grand désarroi:
Sami s’était donné la mort. A Tunis.
Toutes ces heures, ici même, à marcher avec lui...

*   Où vont-elles ces âmes qui soudain se détachent de tout ?

Elle redescendit les escaliers mille fois empruntés.

En voyant qu'elle était pâle, il dit:
-  Il buvait beaucoup...
-  Ah...

Intrigué, il l'interroge:  
Mais enfin, d’où sors-tu, toi ? De ta cage ?
-  ...

Debout, un type chapeauté enfilait ses gants.
-   Tu te souviens de lui ?
-   Non...
-   Mais si, enfin, le libraire, qui habite un peu plus loin...
-   ...

Plus tard, il osa : j’ai gardé des choses de toi. Pourtant j’ai déménagé plusieurs fois.
***
Oh ! Nicolas, cher Nicolas.
Tout est si différent à présent.
Il y a des écrans d’ordinateurs fixés aux murs, une lumière basse, striée de rouge et de bleu, de vert parfois.
Et dieu, que la musique est mauvaise !

Dans ce lieu, autrefois (trente ans, déjà) surgissaient une vraie tendance, un goût certain.
La pertinence d’une conversation. Un voyageur du bout du monde. 
Un professeur de physique/chimie, au piano. Un sculpteur barbu, très marin, qui se noyait de verre en verre, des  voyous un peu notoires, un politique ou deux, des antiquaires, des filles étranges, et puis il y avait toi, Nicolas, toi...
Parti, aussi, comme Sami.


*  Oh, sortir d'ici. 
    Ne plus y revenir. 
    Passer par la ruelle qui mène à la place.

Dans la nuit, l'église du Sablon se découpe: éclairée, nette, élancée, sacrée, féminine, alchimique, gothique.








La salamandre.



Pourquoi était-ce si grave, si obsédant, cette manière de vieux que l’âge conférait à son allure ?
La lucidité d’elle-même la terrifiait.
Cette façon qu'elle remarquait dans sa mouvance.
L’essoufflement parfois. 
L’hésitation dans la conversation.  
Le regard bienveillant qu'elle posait à présent sur des enfants, dans la rue.

* Il n’y a pas que le corps qui se déglingue, pensa-t-elle, il y a mon âme aussi, la mémoire d’hier.

L’idée d'en finir la tira vers le haut.
Elle se détacha. 
La salamandre tatouée, réanimée par le vent froid, se glissa dans son cou.

Penche-toi, souffla-t-elle, regarde en bas. C'est toi qui somnambules dans un couloir à trois heures du matin. 
Regarde bien. 
Tu pensais y échapper, au délabrement ? 
Ne remets pas à plus tard ce que tu peux encore décider.
Penses-y. Enfin morte tu te décomposerais, en gonflant juste un peu avant que le feu ne t'embrase...
Oh, bien sûr, tu pourrais dans un dernier sursaut de résilience, livrer ton corps à la science. Tu serais séparée alors, désassemblée, désarticulée, découpée, formolée, immergée dans des bocaux.

Un organisme est un processus qui se défait, même s'il donne l'illusion aux temps forts de sa vie que rien ne l'atteindra. Il pourra toujours se rebeller, tenter de briller avec désinvolture, rire fort, crier, prier, supplier, se sublimer,  rien n'écartera de lui la déchéance. 
Regarde, ta peau n'est déjà plus ta peau.

*
Un autre vent de glace pénétra la salamandre qui aussitôt se replaça sur l'Atlas.

***

Comment font les autres, pensa-t-elle, pour ne pas sombrer dans la folie ?