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L'âge du coeur.



En même temps qu’elle suffoquait, son coeur s'emballait. 
Il luttait, bataillait, renvoyait par à coup le sang à peine oxygéné.
Trop de nuits blanches, pensa-t-elle, trop d'aubes noires.
L'affolement lui raclait la mémoire.
Elle revoyait sa mère austère, son indifférence.
Marie, qui de ses petites mains pressait avec ravissement une girafe en caoutchouc. 
Le grand-père assis, résigné, silencieux.

Un souffle tiède balaya son visage.

L’île dans la tourmente lui renvoyait sa houle, ses vents stridents, ses tôles froissées, le fracas des baies vitrées, éclatées. 
L’odeur lui revenait de l'air saturé.

Son corps tout entier se réchauffa au clapotis du lagon clair.

* Oh, la saintoise qui se balance.
   L'épervier que l'homme déploie.

Nom de dieu, dit-elle en essayant de se redresser, cette fois je vais passer de l'autre côté.

*  D'un coup, l’arythmie cessa. 
    Elle retrouva sa vraie conscience.
    L'étroitesse de l'appartement.
    Et l'absolue banalité de son existence.


***


" Dans l'anxiété et l'affolement, le calme soudain à la pensée du foetus qu'on a été."
  Cioran.




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Lire/Antigone.



Ce fut déterminant: Sophie, ses malheurs, ses jupons de dentelle, ses cheveux nattés, sa cruauté.
Paul.
Elle s'oubliait dans les livres, sidérée de la manière qu'elle avait désormais à pouvoir s'exiler. Dès lors de partout elle le fit, s’important pleinement, s'introspectant, et parfois s'identifiant. Au lit surtout, couchée sur le côté, intimement enroulée.
Aujourd'hui, encore.
Cette position lui venait de l’internat; d’une chambre minuscule séparée d'un corridor par une tenture 'lie de vin' qu'une surveillante boiteuse et sournoise soulevait par le dessous.

Un bureau en bois clair.
Dans le tiroir, des pommes à la peau rêche et brune, rangées pour la semaine.
Une chaise, un lavabo surmonté d’un miroir tavelé, vissé à même le mur. 
( L'eau gelait au robinet, les jours de grande froidure).
Un lit en fer, étroit, solitaire.

Chaque soir, à la même heure, venait l’obligation de se mettre au lit.
L’obscurité se faisait brutalement, sans appel, à l’exception d’une veilleuse qui indiquait les toilettes gigantesques, poisseuses et humides.

Alors, dissimulée sous les couvertures, désobéir. 
Lire.

Elle occultait l’odeur de l’éther, les toussotements des filles malades, la frayeur de la nuit.

*  Oedipe sur la route.
      

Le Cri/Antigone.
 

"Hémon t'aime parce que tu es vraie, follement vraie, Antigone, 
  et que ta seule présence fait sentir ce qui est faux."
  (Henry Bauchau/Antigone, p.76, Actes Sud 1997)


***






Le calice aux serpents.



Une fois passée l’émotion des fantômes qu’elle revoyait assis au bar, rien ne l’atteignit plus.
En montant à l'étage, elle se dédoubla.
Elle remarqua aussitôt que l’ouverture à l’arrière du restaurant avait été occultée.

*   Le chat raffolait du grand lilas blanc. 
     Il l'empruntait chaque soir pour se perdre sur les toits du quartier.

Dans la salle à peine éclairée, elle posait lentement ses pas. Le lattis cliquetait par endroits et la ramenait à la réalité de ce qui la mettait en grand désarroi:
Sami s’était donné la mort. A Tunis.
Toutes ces heures, ici même, à marcher avec lui...

*   Où vont-elles ces âmes qui soudain se détachent de tout ?

Elle redescendit les escaliers mille fois empruntés.

En voyant qu'elle était pâle, il dit:
-  Il buvait beaucoup...
-  Ah...

Intrigué, il l'interroge:  
Mais enfin, d’où sors-tu, toi ? De ta cage ?
-  ...

Debout, un type chapeauté enfilait ses gants.
-   Tu te souviens de lui ?
-   Non...
-   Mais si, enfin, le libraire, qui habite un peu plus loin...
-   ...

Plus tard, il osa : j’ai gardé des choses de toi. Pourtant j’ai déménagé plusieurs fois.
***
Oh ! Nicolas, cher Nicolas.
Tout est si différent à présent.
Il y a des écrans d’ordinateurs fixés aux murs, une lumière basse, striée de rouge et de bleu, de vert parfois.
Et dieu, que la musique est mauvaise !

Dans ce lieu, autrefois (trente ans, déjà) surgissaient une vraie tendance, un goût certain.
La pertinence d’une conversation. Un voyageur du bout du monde. 
Un professeur de physique/chimie, au piano. Un sculpteur barbu, très marin, qui se noyait de verre en verre, des  voyous un peu notoires, un politique ou deux, des antiquaires, des filles étranges, et puis il y avait toi, Nicolas, toi...
Parti, aussi, comme Sami.


*  Oh, sortir d'ici. 
    Ne plus y revenir. 
    Passer par la ruelle qui mène à la place.

Dans la nuit, l'église du Sablon se découpe: éclairée, nette, élancée, sacrée, féminine, alchimique, gothique.








La salamandre.



Pourquoi était-ce si grave, si obsédant, cette manière de vieux que l’âge conférait à son allure ?
La lucidité d’elle-même la terrifiait.
Cette façon qu'elle remarquait dans sa mouvance.
L’essoufflement parfois. 
L’hésitation dans la conversation.  
Le regard bienveillant qu'elle posait à présent sur des enfants, dans la rue.

* Il n’y a pas que le corps qui se déglingue, pensa-t-elle, il y a mon âme aussi, la mémoire d’hier.

L’idée d'en finir la tira vers le haut.
Elle se détacha. 
La salamandre tatouée, réanimée par le vent froid, se glissa dans son cou.

Penche-toi, souffla-t-elle, regarde en bas. C'est toi qui somnambules dans un couloir à trois heures du matin. 
Regarde bien. 
Tu pensais y échapper, au délabrement ? 
Ne remets pas à plus tard ce que tu peux encore décider.
Penses-y. Enfin morte tu te décomposerais, en gonflant juste un peu avant que le feu ne t'embrase...
Oh, bien sûr, tu pourrais dans un dernier sursaut de résilience, livrer ton corps à la science. Tu serais séparée alors, désassemblée, désarticulée, découpée, formolée, immergée dans des bocaux.

Un organisme est un processus qui se défait, même s'il donne l'illusion aux temps forts de sa vie que rien ne l'atteindra. Il pourra toujours se rebeller, tenter de briller avec désinvolture, rire fort, crier, prier, supplier, se sublimer,  rien n'écartera de lui la déchéance. 
Regarde, ta peau n'est déjà plus ta peau.

*
Un autre vent de glace pénétra la salamandre qui aussitôt se replaça sur l'Atlas.

***

Comment font les autres, pensa-t-elle, pour ne pas sombrer dans la folie ?
                                                  






Oh happy day...


La ville depuis des jours se noyait.
Elle s’engouffra dans le métro.
Attachés les uns aux autres, par série de cinq, incongrus dans la grisaille, des sièges en plastique rouge.
S'asseoir. 
Un fond musical suinte des murs : 
  Oh happy day/Les Mamaz et les Papaz /1968
Des gens de toutes sortes déboulent des escaliers.
Un type malingre et nerveux, qui porte une veste kaki et un jean's déchiré, se pose sur le siège qui jouxte le sien.
  Oh happy day !
Se lever, s'en aller. 
Mais l’environnement, la lumière, l'odeur, tout l’accable.
-  Yo madame, t'aurais pas deux euros ?
Oh happy day !
Dans le wagon qui s'arrête, un bébé fatigué vomit son biberon sur l’épaule de sa mère.

  Oh happy day
  Jesus washed my sins away

***

Le vent l’emportera / Noir Désir



Elle détesta le mépris exprimé en face, la façon de dire dans une conversation devenue étroite, toute la suffisance, et la vanité.
Elle n'attendit pas longtemps, l'exaspération lui mit au corps l'irrépressible envie de se propulser hors des lieux.

Dans la rue, en même temps qu'elle croisait des gens de toutes sortes, la conscience lui revint de sa verticalité. 
D'un coup, elle expira la colère rentrée et se libéra du souffle destructeur. 
  
Marcher.
Vite. 
Tout laisser.
Ici, ne plus se cogner.

Des images s'imposèrent d'un endroit exact qui lui rendrait l'essentiel de son âme: un ailleurs, loin des jugements sans appel, distancié de l’odeur et du goût de cette ville dans laquelle elle se déplaçait.

Quand elle rentra, un pli amer tirait vers le bas les commissures de sa bouche.

Rien, il y a plus de vingt ans ne l’avait empêché d'aller soigner ses blessures. 
Rien ni personne ne l'avait retenue. 
Rien, ni personne.


Le vent à nouveau la porterait.

Jean Cocteau





La marguerite et l'âme des poissons.

suite l'âme des Poissons
la marguerite


Déniché à tâtons, derrière les égouttoirs empilés, l'ustensile à présent renvoyait la lumière crue du néon, et luisait tout imbriqué dans sa corolle.
Silencieux, solitaire, fabriqué, inoxydable, il tenait à peu près entièrement dans le plat de la main.
Elle le déposa sur le plan de granit, tira le tabouret et s’assit.

Sur son trépied, la marguerite se révélait d'une fort curieuse beauté.

Au même moment, à la radio, un scientifique déclarait : "... depuis des années, (1946), dans différentes régions du Monde, nous ensemençons des nuages en y injectant une certaine quantité de neige carbonique, d'iodure d'argent ou de chlorure de sodium. Par ces actions, nous tentons de modifier le climat pour apporter aux grandes exploitations, le rendement que le 'marché' réclame." 


Elle arbora la fleur métallique.


Ils se sentent vulnérables, et sont effrayés par la mort. 
Ils pénètrent l'oeil des cyclones, dissipent l'opacité de nos matins d'hiver.
Ils interfèrent, provoquent la pluie, implosent la grêle. 
Ils veulent les secrets. 
Alors, ils transforment, se transforment, dissocient, désaxent, contaminent, enfouissent, accélèrent, scindent, désintègrent, pulvérisent, défragmentent.
Ils n'entendent pas que le processus les dépasse, ils ne voient pas qu'eux-mêmes ne sont que particules ubiquitaires, rien que de la poussière...


* A cent degrés, l'eau atteignit son point d'ébullition.


***  Oh, Billie, dear Billie, take that blues away


Alors même qu'elle plongeait dans la vapeur salée la chair grise du poisson décongelé, une montagne de glace, en Antarctique, par une nuit très limpide, se détacha brusquement de la banquise en hurlant.



***
...