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Eux, vieux.


Bonsoir.
Elle n’entend pas.
Bonsoir, il répète, en lui touchant l'épaule.

Elle se retourne.
Il y a dans son attitude comme de l’inquiétude.
Une façon de prudence.

C’est moi, Pierre.

Alors, elle chavire, remonte le temps, s’ouvre au passé.
* Pierre, mon Pierre, mon caillou vert.

Et elle pose, tremblante, sur sa main vieillissante,
un très long et lent baiser d'avant.


Samuel Kokoumin




Éclats.


Une vie vole en éclats. 
Il suffit pour cela de pas grand-chose. 
Des portes qui claquent. 
Des rencontres toxiques.  
Du verre brisé.
La marge.

Des gens vous aiment, et soudain se détournent.
Ils s’en vont aux pôles, vous laissent.
Comment font-ils ?

Bien sûr, se disait-elle, si je n’y arrive pas, il restera toujours, à ne plus rien désirer, l’ultime solution.
Mais dieu, que c’était difficile.

Alors en attendant que l’idée se précise, elle bricolait.
Avec l'exil, le bruit des autres, l'odeur âcre de la ville. 

Marcher au bord l'épuisait.
Le pardon ne venait pas. Et plus elle y pensait, moins il venait.
Elle en oubliait la couleur du temps. Le cri du plaisir. Le ravissement.

  La roue tout en bas s'en fout quand on s'y précipite.
  Elle vous engloutit l'âme, et la chair et les os.
  Mais au centre, il demeure une lueur. 
  L'axe, peut-être. 
  Son immobilité.


*

Basic instinct.


Lui, avait rabattu la capuche de sa parka, 
et remonté sur sa bouche le bas de sa cagoule.
Il rôdait.
C’est bien connu, les rôdeurs rôdent.
Ils marchent, obsédés, l’esprit gangrené.

Elle, pressait un peu le pas,
à cause de la froidure.

Lasse, elle descendait la rue dans le silence et la demi-obscurité. 
Bientôt, elle retrouverait le confort de l'appartement, se servirait un grand verre de vin, se ferait couler un bain de mousse, fumerait un petit cigare, et écouterait Billie le restant de la nuit. 
Elle oublierait le désarroi de l'amie.
Les ruptures rendent les gens pathétiques. Ils se mettent en boucle, ressassent, rabâchent, redisent. Ils raclent, nombrilistes, leur seul chagrin. Ils vous l'imposent, le revendiquent, le portent en bannière, et vous laissent en finale impuissants, accablés et à part.

En bas de la rue, tourner à gauche.

Elle sentit sa présence.
Nom de dieu, que faisait-il derrière elle à deux heures du matin à longer comme un rat les façades ?

Elle traversa et pensa que louvoyer éviterait peut-être ce qui était en train d'arriver. Elle repéra quelques fenêtres éclairées. Crier ne servirait à rien. Quand elle vit de l'autre côté, l'homme la dépasser pour tourner le coin de la rue, elle obliqua à son tour et reprit, rassurée, le chemin familier. Mais alors qu'elle s'arrêtait au pied de son immeuble, l'homme, qui avait ralenti son allure, fit soudain demi-tour et s'engouffra dans l'entrée de la maison d'en face.

Que faisait-il, le visage dissimulé, à s’agiter, à fouiller, à remonter, nerveux, le bas de sa veste ?

Tout devenait compliqué. Comment sans lui tourner le dos monter les marches de l'entrée, se déganter, et trouver au fond de sa poche les clés emmêlées ? La frayeur lui venait qu'il ne l'agresse pendant qu'elle s'acharnait sur la serrure.
Alors, elle fit face.
Lui déjà traversait l'avenue et venait droit sur elle. 
Elle chercha des yeux le poing fermé ou l’arme qui la mettrait à terre. 
Ce qu'elle vit la laissa interdite. 
Elle se mit à hurler.
*
Après, elle ne sait plus.
Il avait disparu.
Elle courait dans les étages, et se précipitait dans l'appartement.

***

Il y eut des jours sombres.
Des nuits hermétiques. 
Les tentures côté rue qu'elle n'ouvrait plus.
Rien ne l'apaisait: ni l'immersion répétée dans les bains, ni le vin, ni Billie.
Elle avait beau se frotter, se gratter au crin, se maudire, se noyer, rien n’effaçait de sa mémoire le regard insensé de l'homme encagoulé.











Mitsuko.


Enroulée de soie pâle, fardée de blanc, la bouche étroitement écarlate, elle s'occupait à genoux, devant lui, rituelle. 
Froide et délicate comme une porcelaine, n'offrant d'elle-même qu'une image distanciée et faussement soumise, elle gardait ses paupières étirées résolument baissées.
Elle lui tendit le petit bol en céladon rempli de saké tiédi.
L'espace d'une seconde, il respira sa coiffure de jais piqué d'écaille et de fleurs de prunier. 
L'émotion le submergea. 
Il revit Mitsuko qui glissait à petits pas le long du bassin de l'entrée. 


Il savait toute la beauté du dragon tatoué sous l'habit.

Il fit signe à la geisha de se retirer.

Avant que le panneau de papier ne coulisse en entier, elle osa un regard. Ce qu'elle vit la réjouit : l'homme n'avait plus rien d'un seigneur. Il s'était affaissé, et le visage dévasté, il pleurait à gros bouillons sa favorite, son érudite, sa silencieuse, sa délicieuse, sa confidente, son amante assassinée, sa Mitsuko, sa geiko, retrouvée strangulée, nue et bleuie, sur l'étroit chemin de pierres qui mène au pavillon d'été.

***


Club.


Elle achèterait bien tout Philippe Roth, 
ou Duras : "Pourquoi écrit-on ?" (DVD)
Guénon ? Murukami ?
L’éloge de l’Ombre/Tanisaki,
Ou Saint-Simon,
Ou alors Saint Augustin,
Le Cantique des Cantiques ?
Le Cantique des Quantiques ?
Léautaud ?
Le livre des morts des Anciens Égyptiens,
Bardo Thödol ?
Francis Ponge,
Aurélien Bellanger, le dernier

Placer les livres à l’horizontale plutôt qu’à la verticale éviterait que je me dévisse le cou pensa-t-elle en se massant la nuque.
Un homme la frôle.

*    S’asseoir, là, sur l'escabelle.
      Oublier la vieillerie, l’insupportable dérive.
  
Revoir Petite Terre, l'iguane immobile ?
Elle sourit,
Comme si…



...  et je tournais ma peine dans les livres. 
     (Lamartine)

***

L'ours.


La première chose qu'elle vit, lorsqu'elle pénétra dans l’appartement de sa mère, fut une peluche énorme, posée dans le fauteuil du père décédé depuis cinq ans. 
Un ours blanc, aux petits yeux noirs, ronds, vides et froids. 

D'emblée, elle le détesta.

* Elle revit ces femmes, au home, qui berçaient des poupées aux yeux de noyées, ou trimbalaient d'horribles baigneurs en plastique, qu'elles emmaillotaient dans des mouchoirs défraîchis.

-  Quelle drôle d'idée, maman, cet ours.
-  Bah, c'est Noël, et je n'en ai jamais reçu, petite.
-  Quand même, tu as 92 ans. Tu ne dors pas avec, au moins ?
-  Non, non. Pourquoi tu me demandes ça ? Tu ne le trouves pas beau ? 
    Tu ne  l'aimes pas ?
-  ...

* À Madagascar, il est des endroits où la canopée est si dense que la lumière ne pénètre pas au sol, et les arbres éclatent la roche pour s’élever encore, encore.


***




Violetta.


Lundi 22

15:00
Au troisième étage d’un immeuble jaunâtre, les fenêtres en façade n'ont pas de rideaux. Derrière l’une d’elle, en aplomb, se tient un homme très amaigri.
Il est nu, entièrement. Pâle. Barbu et hirsute. 
Ce n’est pas l’agitation de la rue qu'il regarde, effaré, mais son reflet flouté, d'un quart dédoublé. 
Cet homme a quarante-huit ans. Il n'en a pas conscience. Il n'a pas la notion du temps, et n'a depuis l'enfance qu'une vision approximative de son environnement. Il s’exprime peu. Mais il arrive qu'il chante, et fort bien dans le ton, des airs tombés en désuétude. 

   * L'amour est un bouquet de violettes (etc).

Depuis le décès de sa mère, il a été mis sous tutelle administrative. Un centre public d'aide sociale gère son seul bien hérité: un appartement étroit, trois pièces en enfilade. C'est là qu'il est né, prématuré. 
C'est là qu'il a grandi, protégé par la seule qui l’aimait plus que tout.

Diagnostiqué déficient mental, mais reconnu inoffensif (entendu par là qu'il ne présente aucun danger, ni pour lui-même, ni pour les autres), on jugera qu'il est capable de se 'débrouiller' seul, et on lui laissera la pleine jouissance de son appartement.

La friterie d'en bas lui cède parfois des morceaux de poulets rôtis invendus de la veille. Et le curé qui officie dans la paroisse d’en face satisfait sa bonne conscience en déposant à la hâte, sans même avoir sonné à sa porte, des boîtes de raviolis produit blanc. 
Est-ce le regard qu'il porta sur lui, tout l'après-midi, qui le laissa si interdit de son apparence qu'il décida de ne plus se nourrir ? Tremblait-il quand l'obscurité le surprit ? Entendait-il, halluciné, pendant qu'il se mourait, sa mère doucement le bercer ?

   *  Quand le bonheur en passant vous fait signe, et s'arrête
       Il faut lui prendre la main sans attendre à demain
       (Luis Mariano/Violettes impériales)



Lundi 29

09:43
La femme, qui l’observe en surplomb depuis l’immeuble d’en face, s'inquiète enfin de l'inertie du corps sous les couvertures du divan. Elle appelle les urgences: il ne bouge plus, vous devriez peut-être venir 

09:59
Une voiture de police arrive en trombe et se gare devant le parvis de l'église. 

10:18
Les secours pénètrent dans l'appartement.
Tant déjà l’odeur est pénétrante qu'un pompier se précipite pour ouvrir les fenêtres. Aspirant l'air encombré de la rue, refoulant à grand peine la nausée qui le fait hoqueter, il lève les yeux vers le balcon d'en face et aperçoit la femme qui s'y tient. Le trafic de la rue couvre ce qu'il crie. Alors pour mieux se faire comprendre, il fait à son intention un geste qui la terrifie: de sa main gantée, il fait semblant de se décapiter.



***