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Ashes.


*  Elle pense: je vais me décaler, faire comme avant, devenir invisible. 
    S'éloigner des humains est la meilleure façon.

Tout entière, elle se précipite dans le premier trou noir qui se présente. 
Et très vite s'y engloutit. 
Et n’entend plus rien. 
Sinon une vague rumeur. Comme un bourdonnement obsédant. 
Quelqu’un doucement dit : faites attention à la marche.

Alors, elle affronte le grand tourment.

Celle qu'elle aime le plus au monde lui tourne le dos.
*  Little girl blue. Tu me mords au cou.
Elle aimerait la connaître mieux.
Son
 visage est défait. A chacun son chagrin. 

Lui revenait en boucle l’effroyable agonie. La terreur dans le regard. 
Le corps amaigri, brûlant. Et l’impossibilité de dire. 

-  Que voyait-elle qui l’effrayait autant ? 
-  Qui chassait-elle de sa main tremblante ?

La seule manière de l’apaiser un peu était de poser sur son front, déjà fort gris, une main plus vivante et plus fraîche, et de dire comme une litanie: 
je suis là, ça va aller, ça va aller…
Mais rien n’allait.

Garder l’équilibre. 
Tout est là.

Ce que j’aime chez Spilliaert, est ce 'là', justement. 
Le dédoublement dans l’ondulation. 
Et les petites touches ensanglantées, posées sur l’eau, qui font que soudain tout se tient parfaitement dans la toile. 

Spilliaert

Aphasie.

 *** tu sais bien les idées qu’on se fait, et ce qu’on s’invente parfois …

Elle ouvrit grand la porte fenêtre, et laissa pénétrer la nuit.
Un grand dégoût de tout la submergea.

Jeter. 
Jeter tout.
Les carnets accumulés, les dessins répétés des poissons jumelés.

Revenir en zone blanche.

Un verre de vin, encore.

Est-ce cela, vieillir ? Se tenir, démunie et étriquée, derrière une tenture décolorée, et regarder chaque été le petit d’en face grandir ?

La mère dit :
Ils ont rasé les grands buissons qui bordent les voies du chemin de fer.
Les oiseaux ne viennent plus picorer les graines sur la terrasse.
Où nichent-ils à présent ?

Je ne sais pas.

Elle dit encore:
Quand on me brûlera, je veux entendre les moineaux chanter.

Tu n’entendras plus rien.

Mais qu’est-ce que vous allez faire de tout ça ? (et elle désignait, désemparée, le peu qui remplissait l’appartement.)

Ne t’inquiète pas.

Elle disait aussi:
Il faudra jeter, donner, se débarrasser.

On le fera.

* Nous n'avons jamais eu un endroit bien à nous. Un grenier, un lampadaire fatigué, des malles. J’aurais aimé y farfouiller, y retrouver mes fusains, mes cahiers, l'odeur du passé, mes lectures, ma correspondance, des photos de mon enfance.

Dans l’armoire du petit hall, dans une boîte métallique fort belle à mon goût, entre tes mouchoirs fins, je sais la précieuse lettre ; les phrases en sont un peu codées, tu m’as tout expliqué.
Tu n’en parlais pas souvent de ce frère exalté de liberté qui résistait à sa manière en ces temps de guerre.
Cinq balles ont pénétré ses entrailles.
Cinq. 
Cinq l’ont presque coupé en deux. Son corps s’est déchiqueté. 

En ce moment même, dans ce monde qui m’est étranger, des machettes tranchent des muscles, des nerfs et des os, et la Terre qui brûle encore en son noyau absorbe tout: le sang, et les cris.  

Tu ne dis rien ?

L’hémorragie a en partie noyé ta mémoire, 
obscurcit ta lucidité, 
mis à sac ta dignité.
Il arrive que tu ne me reconnaisses pas. 
Il arrive que tu m’appelles Tonia.

Tonia, c’était ta sœur.


Picasso




La place.


Elle s’éloignait à sa manière, lente.
Et tentait de se désennuyer du monde.
Ne lui parvenait plus que l’odeur mouillée des grands arbres de l’allée.

* Comme c’est étrange, pensa-elle, ce sentiment de n’être pas d’ici.

Elle siffla au rappel la chienne qui parfois s’emballait, et s’appliqua  à réguler une claudication douloureuse qui lui venait depuis l’enfance d’une cheville mal soignée.

Tout se réclamait en elle d’un endroit de lumière qu’elle savait à jamais ancré derrière ses paupières.

Elle s’obligerait à l’oubli.
Le véritable oubli est-il dans la mort ?

Elle espéra que oui.

***


Pluie.


Ça ne lui est  pas venu tout de suite à l’esprit, cette façon qu’elle avait de se bouger dans la vie, ce détachement qu’elle affichait et qu’elle mettait en toutes choses.
Regarder ailleurs, ça lui convenait bien.

* Je m’en foutais de me situer, vous comprenez ? 
  J’allais

Elle croisait des gens, avec tout ce qu’ils montraient d’eux, ou pas.
Elle aimait ceux-là un peu particuliers, les troublants qui se troublaient, les souriants qui soudain se noyaient au dedans d’eux-mêmes, parce qu’ils avaient des appartenances et des sanglots millénaires qui leur défonçaient l’âme.
Elle aiguisait sa cervelle, s’ouvrait au chant des hommes, touchait du bout des doigts des formes inhabituelles.

* Je m’inventais, c’est tout

Elle a souvent marché dans les villes quand l'aube pointait sa mine désolée.

* J’ai arpenté, presque démente, des couloirs que parfois j’habitais 

Ce fut difficile, inattendu, incohérent. 
Solitaire, très.

Mais ce fut doux aussi, et éblouissant, car il est des endroits fort beaux, des sons aquatiques, des cèdres et des arganiers, des parfums de fruits mûrs, des pontons en bois délavé, des éléphants en ivoire, des chats tigrés, des scarabées égyptiens, des arums blancs, des rais de lumière au plafond, des paravents, des moucharabiehs, des panneaux coulissants, des chiens errants qui vous suivent, des senteurs épicées, des regards clairs, des abat-jour, des femmes tatouées, le noir de Soulages, le vert de l’amande, des ombres portées, des cyprès, de la terre cuite, des vitraux éclairés, des murs ocrés, des draps en coton, du lin froissé, l’éponge du bain, Chopin, le rouge velouté des divans, la pierre veinée de bleu, des portes anciennes, du cashmere, des mots insensés, des fermetures-éclair sur le côté, des égarements, des ruelles étroites, Corto Maltese, l’odeur marine de Petite Terre, des fossiles, des nautiles, des rideaux envolés, des stores en papier baissés, des baisers, des carafes en verre, des vins de Chasse-Spleen, des noisettes et du chocolat noir, Oscar Peterson, Caroline Carlson, du fer forgé, des colonnades, des mezzo-soprano, du baroque, de l’élégance, une certaine cambrure, des cheveux relevés, l’ébéniste, l’éclat de ses dents, des conversations, de l’attention, des dîners, des bougies, des tapis, l'endormissement tranquille, les Lamentations de Jeremiah, des secrets échangés, de la musique encore, des jardins, des bassins, du thym, du thé, du patchouli, des bambous, des hommes beaux, des embruns, des oursins, ma fille, sa fille, et la pluie qui soudain ruisselle sur les pierres moussues de l’allée.

***



Cher grand-père.


(Il est des nuits où tout pèse et obsède.)

Elle était jeune alors, et l’épouvante de ce qu’elle entendait lui tatouait l’esprit.
Ce grand-père, instructeur dans l'armée française, revenu du pire, lui aliénait la part obscure de l'humanité.
-  Je les ai vus, ces hommes, mes hommes, appeler leur mère comme des gamins. Ils retenaient leurs entrailles fumantes. On ne pouvait rien pour eux. 
Rien. Les obus pleuvaient. Ça hurlait de partout. -

Elle l’imaginait, le barda lourd et puant, rampant dans la boue des tranchées, à s'effrayer des rats.

* Il lui avait appris à se tenir à vélo, à cueillir précisément dans le jardin qui prolongeait la maison, la tomate mûre et tiède.
Il lui avait témoigné de l’attention, de l'affection, de la patience.
Il méritait bien qu'elle l’écoutât.

Survivre, il s'y était employé, même à la grippe espagnole, (trente millions de morts selon l'institut Pasteur, voire bien plus), comme si éviter d'être à tout moment mutilé ou tué n'avait pas suffi.

-  J'ai vu des soldats fusiller les leurs, pour l'exemple. Tu imagines, petite, pour l'exemple ! Pour empêcher ces pauvres bougres devenus fous, de fuir par tous les moyens, l'enfer. -

Les déboussolés n'ont rien à faire à la guerre.

La nuit pénétrait ses yeux.

   détruire/reconstruire
   haïr/obéir
   napalm/Vietnam.

L’insupportable banalité du mal lui dévorait la cervelle.
Rien, ne pouvait empêcher qu’elle y pense.


by Artstudio Norarts

L'amande.


Ça lui prit un temps qu’elle ne compta pas pour que la lumière enfin s’ancre à jamais dans sa mémoire.

* Il est des endroits où la roche millénaire répercute d’une manière très précise le vent froid qui souffle de l’Atlas. Il s’engouffre avec force dans les remparts érigés face aux vagues, se cogne à la pierre depuis l’aube et renvoie à la nuit un écho insistant. Les ombres projetées sont si noires alors, et profondes, qu’on y devine l’abîme.

Ça lui prit un temps qu’elle ne compta pas pour inscrire dans le marbre veiné ce qu’elle était persuadée d’avoir vu.

Elle se mit dans l’oubli, reçut  l’onde de choc venue des profondeurs et anticipa la pestilence engloutie des corps qui s’en allaient en se délabrant.

Se présenta aussi l’absolue beauté d’être en un endroit, où la fleur du pêcher, dans sa délicate façon, offrirait plus tard en son noyau, l’amande plate, oblongue et amère.


Harry Ally


***




Noix (suite caillou)


L'amour n'est qu'une pulsion de reproduction, pensa-t-elle.

* Le jour devenait plus effrayant que la nuit.

Le caillou tombé dans l’étang,
(qui sait la brûlure de la dune,
le venin foudroyant du scorpion,
le grelot du crotale,
l'ouragan qui naît au Cap, et s'engage  
le chant étrange des baleines, aux pôles) 
émergera souvent en se retournant quand la pluie diluvienne l'entraînera.  

Elle n'attend rien. 
Ni des hommes. Ni des dieux.
Enfin si, un peu, des dieux.


*  Le temps n’existe pas.
 
C’est une météorite, peut-être, métallique, qui tourne sur sa masse et s’encastre au désert en s’irradiant. C'est la tige du lotus qui tend vers la lumière et rend limpide l'eau trouble du marais. C'est une noix, deux hémisphères qui sidèrent, reliés, humides, construits, parfaits et blancs.

On peut y voir ce qu'on veut : une opportunité à être, une continuité, une coïncidence, une fulgurance dans la forme, 
une texture particulière, un goût, une occupation de l'espace.




***