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L'ours.


La première chose qu'elle vit, lorsqu'elle pénétra dans l’appartement de sa mère, fut une peluche énorme, posée dans le fauteuil du père décédé depuis cinq ans. 
Un ours blanc, aux petits yeux noirs, ronds, vides et froids. 

D'emblée, elle le détesta.

* Elle revit ces femmes, au home, qui berçaient des poupées aux yeux de noyées, ou trimbalaient d'horribles baigneurs en plastique, qu'elles emmaillotaient dans des mouchoirs défraîchis.

-  Quelle drôle d'idée, maman, cet ours.
-  Bah, c'est Noël, et je n'en ai jamais reçu, petite.
-  Quand même, tu as 92 ans. Tu ne dors pas avec, au moins ?
-  Non, non. Pourquoi tu me demandes ça ? Tu ne le trouves pas beau ? 
    Tu ne  l'aimes pas ?
-  ...

* À Madagascar, il est des endroits où la canopée est si dense que la lumière ne pénètre pas au sol, et les arbres éclatent la roche pour s’élever encore, encore.


***




Violetta.


Lundi 22

15:00
Au troisième étage d’un immeuble jaunâtre, les fenêtres en façade n'ont pas de rideaux. Derrière l’une d’elle, en aplomb, se tient un homme très amaigri.
Il est nu, entièrement. Pâle. Barbu et hirsute. 
Ce n’est pas l’agitation de la rue qu'il regarde, effaré, mais son reflet flouté, d'un quart dédoublé. 
Cet homme a quarante-huit ans. Il n'en a pas conscience. Il n'a pas la notion du temps, et n'a depuis l'enfance qu'une vision approximative de son environnement. Il s’exprime peu. Mais il arrive qu'il chante, et fort bien dans le ton, des airs tombés en désuétude. 

   * L'amour est un bouquet de violettes (etc).

Depuis le décès de sa mère, il a été mis sous tutelle administrative. Un centre public d'aide sociale gère son seul bien hérité: un appartement étroit, trois pièces en enfilade. C'est là qu'il est né, prématuré. 
C'est là qu'il a grandi, protégé par la seule qui l’aimait plus que tout.

Diagnostiqué déficient mental, mais reconnu inoffensif (entendu par là qu'il ne présente aucun danger, ni pour lui-même, ni pour les autres), on jugera qu'il est capable de se 'débrouiller' seul, et on lui laissera la pleine jouissance de son appartement.

La friterie d'en bas lui cède parfois des morceaux de poulets rôtis invendus de la veille. Et le curé qui officie dans la paroisse d’en face satisfait sa bonne conscience en déposant à la hâte, sans même avoir sonné à sa porte, des boîtes de raviolis produit blanc. 
Est-ce le regard qu'il porta sur lui, tout l'après-midi, qui le laissa si interdit de son apparence qu'il décida de ne plus se nourrir ? Tremblait-il quand l'obscurité le surprit ? Entendait-il, halluciné, pendant qu'il se mourait, sa mère doucement le bercer ?

   *  Quand le bonheur en passant vous fait signe, et s'arrête
       Il faut lui prendre la main sans attendre à demain
       (Luis Mariano/Violettes impériales)



Lundi 29

09:43
La femme, qui l’observe en surplomb depuis l’immeuble d’en face, s'inquiète enfin de l'inertie du corps sous les couvertures du divan. Elle appelle les urgences: il ne bouge plus, vous devriez peut-être venir 

09:59
Une voiture de police arrive en trombe et se gare devant le parvis de l'église. 

10:18
Les secours pénètrent dans l'appartement.
Tant déjà l’odeur est pénétrante qu'un pompier se précipite pour ouvrir les fenêtres. Aspirant l'air encombré de la rue, refoulant à grand peine la nausée qui le fait hoqueter, il lève les yeux vers le balcon d'en face et aperçoit la femme qui s'y tient. Le trafic de la rue couvre ce qu'il crie. Alors pour mieux se faire comprendre, il fait à son intention un geste qui la terrifie: de sa main gantée, il fait semblant de se décapiter.



***

Hold my hand, again.

(Suite...)

Le couteau crissa en grattant par endroit la noirceur du pain.
Elle serra les mâchoires.

-   Ne pas se crisper.
-   Délicatement, étaler le beurre allégé.

Outremers, une tempête tropicale devenait ouragan.
Elle devina la fureur des vents, la houle haute et verte qui se soulève en force et  se fracasse sur les coraux érigés, le bruit des bateaux aux pontons qui se brisent, la plage longuement ravinée.
   
Lui revient avec dégoût, l'odeur d'après, celle fétide qui longtemps persista dans la case.

Le toast se brisa d'un coup sec.

06:39. 
Beyrouth. 
Heure locale. 
Une jeune femme, originaire du Sri-Lanka, descend d’un bus bariolé. 
A 14:12, un homme impunément lui confisque son passeport. 
Treize semaines et un jour plus tard, elle s'asperge d'essence et se défenestre.

Un collectionneur libanais acquiert aux enchères un nu bleu de Pablo Picasso.
(estimation première: 80.000.000 - quatre-vingts millions - d'euros.)

Un couple d'homosexuels, débarqué en Inde, se jure fidélité dans un ashram.

*    Hold my hand
      The nights are getting darker

Des gens migrent, fuient, quittent tout, ne trouvent rien, s’obstinent, sautent sur des bombes, s’empalent sur des grilles, jettent des pierres, se lamentent devant des murs. Ils se volent, se violent, se maudissent, s'unissent, se trahissent, s’assassinent.
Les femmes se voilent.

Que font-ils ces humains à supplier un crucifié, à brûler des cierges blancs, à exorciser dans des lieux obscurs des nouveaux-nés innocents ? 
Que cherchent-ils en égrenant, devant une grotte aménagée, des chapelets de toutes sortes ?

Que font-ils ces autres, à tomber à genoux, plusieurs fois par jour, en touchant de leur front, la mosaïque incrustée ?
Que ressentent-ils à aiguiser des lames, à psalmodier des paroles, à trancher des cous ?

    Hold my hand
    My heart is full of tears

En Atlanta, une grand-mère fatiguée habille de dentelle une tortue, et la berce.

Debout, entouré d'acier, un trader halluciné rêve d'un Manhattan ressuscité.




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Hold my hand.


C’est ce qu'elle entendit en premier, la pluie qui battait les carreaux. 
Ensuite, de l'avenue, lui parvint la rumeur persistante du trafic d'un début de semaine.
11 : 38
France Inter s’apprête à recevoir  un jeune écrivain sous les applaudissements nourris d’un public under contrôle.

-  se lever
-  garder les tentures fermées
-  éviter dans le miroir ce qui pourrait la dévaster davantage: son reflet vieilli, amaigri, défoncé de fatigue, stigmatisé du grand chagrin de la nuit.

Les psychotropes ingurgités depuis des années lui rognent la mémoire.
Elle peut rester des heures en stand by.

*  Hold my hand
    My heart is full of pain

L'incompréhension, 
ou l’Art de flinguer ses relations.

La télé dégueule ses infos.
Elle s’attarde un peu sur Arte.
Mince alors, en Ecosse, il y aurait des highlanders obèses...

-   Ne pas fumer.
-   Tabac et pluie et froidure filent la nausée.
-   Opter pour l'odeur du pain grillé.

Un homme de 43 ans saute en chute libre d’une capsule suspendue à trente-neuf mille quarante-cinq mètres au-dessus du plancher des vaches. Il dépasse le mur du son, atteint 1.342,8 km/h.
Arriba y arribaahh, Nouevo Méxicôoohhh !!!

Tout le monde se congratule.

-   Cinq années de préparation. 
-   Coût approximatif : vingt millions d'euros. (Thanks Red Bull.) 
-   Quatre minutes et vingt secondes de chute libre avant de déclencher l’ouverture du parachute.

Les toasts eurent à peine le temps de cramer.


***

La beauté de l'inutilité ?
...


Humus.


Lui, se tenait d'une manière qu'elle découvrait, tout autre que celle, urbaine, dont elle avait l'habitude. 
Il était comme l'humain d'avant : vigilant.
Il parcourait son territoire, empruntait des chemins, s'enfonçait dans les bois, reconnaissait la pierre, l'épine, la digitale pourpre, la trace laissée à la lisière, le fossé, le trou.
Il savait l'odeur de l'humus, celle forte de la traque, la nuit obscure, le sommeil  qui terrasse, la mise en abîmes.
En lui, tout pénétrait. 

Il s'arrêta, rajusta son chapeau, fouilla de ses doigts impatients l'étui à tabac, et à la jument qui s’approchait déjà, il murmura que oui, promis, elle goûterait à la gourmandise. 
Par-dessus la clôture, il ouvrit sa main, bien à plat.

Très haut, tournoyant au presque zénith, le cri perçant du milan découpa l'air de part en part.







***


Made in.


Ce ce qu'il vit en premier furent ses mains plutôt grandes, osseuses, transparentes et veineuses, qui s’occupaient, fébriles, à ranger sur le tapis en caoutchouc noir de la caisse 5 du supermarché, des articles auxquels de prime abord il ne prêta aucune attention.

Happée par le rituel, elle gardait la tête baissée, et ne percevait rien de ce qui l’entourait, ni le bruit des gens, ni les odeurs, ni feue Amy Whinehouse qui se lamentait dans les rayons aseptisés.


"They tried to make me go to rehab but I said no, no, no"

*  Une insupportable petite fille d’à peine trois ans faisait non loin d’eux un caprice des plus horripilants.


Ses mains pâles posaient et reposaient, devant une quantité invraisemblable de biscuits secs, de soupes chinoises déhydratées et d’après-shampoings plus performants les uns que les autres, un pain préemballé, complet, dit bio. Celui-là ne trouvait pas sa place. Elle le voulait autrement situé dans l’alignement. Elle le mettait dans un sens, puis dans l’autre, le plaçait à la fin, le tapotait pour le rassurer, le remettait au début, puis encore à la fin.
Aucun signe particulier n’apparaissait sur son visage, sinon un tic léger, à peine perceptible, qui remontait de manière saccadée le coin gauche de sa bouche.


Un shampoing, deux en un, qui rend la chevelure volumineuse, et qui le vaut bien: Ingrédients : Aqua, Stearyl Alcohol, Cyclopentasiloxane, Cetyl Alcohol, Behenamidopropyl, Dimethylamine, Glutamic Acid,Dimethicone, Benzyl Alcohol, Parfum (?), EDTA, Panthenol, Panthenyl Ethyl Ether, Limonene, Hydroxyisohexyl 3-Cyclohexene Carboxaldehyde, Butylphenyl, Methylpropional, Hexyl Cynnamal, Sodium Hydroxide, Linalool, Magnesium Nitrate, Propylen Glycol, CI 19140, CI 14700, Foeniculum Vulgare, Humulus Lupulus, Melissa Officinalis, Chamomilla Recutita, Achillea Millefollium, Methylchloroisithiazolinone, CI 42090, Magnesium Chloride, Methylisothialozinone, DMDM Hydantoin.

Il ne va pas, rassurez-vous, ce pinailleur observateur, vous faire part de ce qui le laissa encore plus perplexe dans la composition du déodorant, par ailleurs, extrêmement inflammable (Butane, Iso butane, Propane, etc.) 


*  La mère, excédée par les trépignements hystériques de sa gamine, mit fin à ses hurlements en déposant dans son caddie un jouet pour chien : une baballe rose qui couine, à pois verts, made in Taïwan.

Les clébards ne le savent pas, mais ils mastiquent toutes sortes d’objets fabriqués aux quatre coins du monde. (Expression, pour le moins désopilante, pour peu qu'on s'y attarde, quand on sait, aujourd'hui, que la Terre est ronde, enfin, un peu aplatie aux pôles.) 

Il nota les cils lourdement chargés de mascara, le nez fort et aquilin, les cheveux noirs qu'elle avait par endroits méché de bleu, et les mains, surtout, si pâles, si effroyablement pâles, qui s'affairaient comme des petits fantômes énervés, à maîtriser sur le tapis roulant, la profusion des choses.

Il perçut là, tout à la fois, la maniaquerie mélancolique, l'aversion au désordre, et le profond désarroi, devant l’incohérence des choses.  


Photo: Mark Henderson



Nelson.



Ce qui la sidéra dans l'attitude de Nelson (un petit garçon métissé d’à peine cinq ans, natté de dreadlocks), fut qu'il se tenait assis en tailleur, dans l'obscurité du jardin, face aux grands bambous, les yeux clos. Les avant-bras relevés au niveau du visage, le majeur touchant à peine le pouce, il était comme ancré dans la terre. Rien ne semblait le perturber, et rien non plus n’aurait pu l’arracher à la fascination qu’elle avait de regarder ce petit d’humain, au profil délicat, absolument immobile, qui s’était détaché de tout. 

Elle demanda: vous lui avez appris à méditer ?
Non, répondit sa mère, mais sa maîtresse d'école nous a rapporté qu'il s'absentait parfois de cette manière. Il a dû voir ça dans un film...

Alors, la gorge nouée, elle pensa à Ulysse, son petit-fils, auquel elle était, envers et contre tout, par les liens du sang, reliée.