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Djaz

Elle avait beau faire, sourire, s'agiter, danser, tourner en dérision des propos ou des événements, se balancer longuement, s'enrouler dans des écharpes douces. C'était là, tout le temps. Rien, pas même le soin qu'elle mettait à la chasser, ne pouvait empêcher cette vision de s'imposer alors même qu'elle riait aux éclats. Elle l'imaginait froid, raide, le visage cyanosé, la bouche ouverte. 

Des années qu'ils s'étaient rencontrés. 

Il était grave, s'encombrait du poids de ses souvenirs, s'y complaisait, ne tournait qu'autour d'eux. Il était instable, irritable, s'assombrissait souvent. C'était un vrai toqué, un maniaque-ô-dépressif, un boulimique sournois, un morbide, un adepte en demande, un aspirant-gourou, un faux-apôtre, un défroqué, un persécuté, un "se mettre en scène", un semblant d'acteur, un gros ressasseur, un torturé-torturant, un presque pianiste, un manipulateur, un fou !

Bref, elle était fascinée

-  Arrête 

-  C'est compliqué
-  Il te tourmente
-  Je vais laisser l'appartement, aller vivre avec lui
-  Tu es folle ! Regarde-toi ! Imagine qu'il se lasse, où irais-tu ? Car il se lassera, tu le sais bien. Il est imprévisible, épouvantablement toxique

-  Il faut que je sache
-  Je t'en prie, ne le laisse pas détruire ce qu'il y a de si clair dans tes yeux.

***



Mousson.

Des heures qu’il pleuvait. Des jours et des jours. Du temps qui n'en finissait pas. Les crabes, corps et âme, se noyaient dans la boue de leur trou.
Tout suffoquait.
Les fleuves charriaient du bois en décomposition qui allait par gros bouillons s'entasser en aval du delta.
Tout s’empuantissait.

Dans la touffeur écrasante, elle rêvait d’une terre fraîche, et de ce vent soutenu venu de l’Est qui agitait les vieux peupliers de la rive, dans ce pays qu'elle pensait à ce point ennuyeux qu’elle l’avait déserté.


*
-  Partons mon Pierre, voyageons

Pierre, vautré sur le vieux cuir du divan qu'il appelait volontiers "Sigmund", pour faire rire les amis de passage, fumait des joints longs comme la main et grimaçait des sourires un peu idiots quand, pour la ixième fois, il se brûlait le bout des doigts.

Le chat dormait au moins depuis la veille. Il baillait large en s'étirant. Elle le trouvait un peu amaigri depuis la pluie, et s'étonnait du petit son avorté qu'il émettait à chaque fois qu'il se recouchait sur la natte qu'il imaginait, depuis deux mois qu'il s'était invité, n’avoir été tressée que pour lui.
Les ventilateurs soulevaient le tulle fatigué des moustiquaires jaunies. 

  Bill Evans passait en boucle
 "Peace piece"
  again & again

Tout insupportait, à la fin.

*  Je mangerais bien des cerises, pensa-t-elle, de celles-là dont je me faisais des 
pendants d’oreilles pour faire sourire grand-père.

 -  Tu te souviens, Pierre, des bigarreaux charnus du jardin ? Des oisillons  tombés du nid qu'on sauvait de la gueule du chien ? De la merlette en colère qui lui piquait le museau ? De la glycine violette qui courait tout le long de  l'arcade rouillée ? Du petit voisin qui chantait à tue-tête pour se faire remarquer ? De l'odeur des rosiers fanés ? Des orties urticantes ? Des petits sablés à peine sucrés qu'on trempait dans le vin de Bordeaux, l'après-midi, quand on revenait tout égratignés de nos escapades ? De la belle salamandre au ventre orangé ? Du triton découvert dans la cave, sur le tas de pommes de terre qui commençaient à germer ? Du garde-manger grillagé ? De nos shorts déchirés par les clôtures des prairies ? Des fous rires à la messe du dimanche ? Du papier qui s'enflamme au travers de la loupe de grand-mère ? De cet ennui que nous partagions souvent, assis et silencieux ? Des battements bleus à nos poignets ? De notre sang mêlé pour se jurer fidélité ?

-  C'est long et lent, et lent et long, ici, sous le plomb du ciel
   Combien de temps à rester là, alanguis et désœuvrés ?
   Les fruits pourrissent

-  Laisse la pluie submerger les rizières, alourdir les manguiers, serrer les bambous, reverdir la palmeraie de l'hôtel d'à côté. Tu sais bien, quand la mousson revient, l'air n'est plus le même. Il nous pèse à chaque fois, nous décale, nous éloigne, nous rend nostalgiques.

-  Tu fumes trop, tu nous oublies.
-  Fumer me suspend là où je suis avec toi. Tu n'écris plus ?
-  D'autres le font mieux que moi. Et puis, Marie me manque. Son rire. Ses beaux yeux clairs. Sa détermination.
-  Elle reviendra.
-  Je ne crois pas.


-  Pierre, je ne veux pas que tu meures
-  Il faudra bien pourtant 
-  Après moi alors, tu mourras après moi.



Gao Xingjian
***


SHOAH


Parce qu’ils ont convoqué la noirceur
Semé la terreur,
et se sont 
agités dans l’horreur 

Parce qu’il ont bousculé, rudoyé, séparé, violenté, torturé, insisté  

Parce qu’il ont dépouillé, tatoué, gazé, brûlé
Parce qu’ils se sont acharnés

Parce qu’ils ont inventé le pire, montré toute l’obscénité, toute la perversité
Parce qu’ils se sont révélés répugnants

Parce qu’ils ont pensé et acté l’innommable

Parce qu’ils ont assassiné des millions de vivants
Et détruit à jamais, depuis l'enfance,
une grande part de mon insouciance.

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* Il faut jouer comme si c'était pour vous une question de vie ou de mort.*


Ivry Gitlis


***



Migration.


Par delà le vieux mur écroulé, on entendait toute la houle démontée. 
Les vents furieux venus des Pôles glaçaient les yeux et les os, et le bruit qu’ils engendraient était à ce point assourdissant que tout basculait dans l'aliénation.
Elle sentit l’effroi des oiseaux qui fuyaient vers les terres, et comprit les milliards d'univers.

Depuis la nuit des Temps, les saumons sauvages remontent les cascades claires des rivières. Et les papillons, petits "monarques" fragiles, se rassemblent en un moment donné, et s'en vont voleter vers les îles.
 
Les dieux. 
Quels dieux ?
Elle pensa que les hommes n’auraient pas du les inventer, et que les vents brûlants et pénétrants n’en avaient pas terminé de s’enrouler dans la fureur pour finalement s'effondrer dans les trous noirs de leur mémoire.

Quelque chose lui échappait qui était à l’Origine.

Appuyée au grand mur blanc, sa tête rousse s’inonda de soleil.  
Lui revenait un rêve : dans un jardin de grandes fougères, elle frôlait des statues grises aux yeux clos.
  
Des milliards d’univers, quand même, ce n’est pas rien ...

Ce qu’elle pressentait se tenait là, debout, derrière ses paupières.

Le grand-père s'étonnait à la voir si longtemps assise sur la margelle, à s'occulter du monde : - ôte tes poings de tes globes oculaires, petite. Regarde plutôt ce que je te ramène du verger, les cerises sont mûres et noires, à peine piquées des merlettes.-



Marcher, marcher encore avec lui sur les chemins pierreux, quand le vent porte au large, entendre sa voix grave rappeler la chienne qui s’aventure et s’éloigne à tracer des odeurs enivrantes.


Rentrons, petite, tu tiens à peine debout
Ne regarde pas l'effarement des oiseaux qui s'enfoncent vers les terres
La digue ne résistera pas longtemps aux grandes déferlantes
Les vents à nouveau se sont enroulés, 
ils font le vide en leur milieu, 
ils vont tout emporter 
L'eau boueuse va dévaler
L’œil silencieux passera sur les rives dévastées, 
et les cimetières s’ouvriront.
  
Ne reste pas là, à te glacer 
Ne te laisse pas sidérer
Il te reste des choses à écrire


    Qu’attends-tu ? 
    Que le ciel te sauve ?

Dieu que c’est compliqué, de ne pas croire en toi, quand les étoiles s'imposent.

*
 

Mario Sanchez
femme brisée

***


Alignement.


Le chien s’est aplati sur le bois clair du ponton, et le chat tigré qui guettait sur le muret du jardin le beau gecko immobile, a dilaté ses pupilles à l’extrême. 
Les oiseaux qui déjà volaient bas se sont posés au sol. 
Le vent est tombé, l’obscurité s’est avancée.

Elle a murmuré des mots jamais prononcés. 
Il a poussé la barrière dix fois repeinte, 
a posé sa guitare près du bougainvillier bleu.


Ne t’inquiète pas, les planètes s’alignent. 
C’est dans l’ordre des choses. Cela s’est déjà produit. Une autre lune apparaîtra bientôt, et tout redeviendra comme avant. Il faut rentrer maintenant. 
Les vagues vont déferler par les Pôles et tout sera envahi. Prends le chat dans tes bras, le chien nous suit déjà. On s'engloutira au plus loin des Abysses, et on s'endormira. 
Le Temps est là pour ça. 
Et quand les grandes marées se seront retirées, la lumière aura changé. 
Le ciel sera orangé, la plage sera de l’autre côté, et ce que tu regarderas désormais sera à l’intérieur de toi. 

*  L’air est devenu épais, humide, puant, sale et chaud.   
    On est redevenus des amibes agitées qui grouillaient dans l’humus.


*** 


Le fil.

Ça lui arrivait souvent d’oublier ses chaussures
L’habitude sans doute d’avoir beaucoup marché pieds nus
Elle fermait soigneusement la porte de l’appartement, commençait à descendre les escaliers froids de l’immeuble et s’entendait soudainement murmurer : mince, j’ai oublié mes souliers


Elle perdait le fil
C’était souvent dimanche
C’était étrange


Elle pensait :
Il faudra bien qu'un jour je retourne là où je ne me souviens plus d'être allée,
de l'autre côté, là où les poissons aux étoiles sont jumelés,

où les vents sont doux, la nappe blanche, et les amis à l'écoute 

*  Ne convoque plus les morts
    Laisse tranquilles, leurs âmes errantes

Et tandis que des vents puissants, au Cap, se mettaient à aspirer toute l’eau des Océans, et qu’ils s’enroulaient, rugissant sur eux-mêmes pour mieux se fasciner, elle, à l'aube, à peine consciente de ce qui l’entourait, débouchait, déboussolée, une autre bouteille de vin pétillant.

*

Dans un jardin, où pousse du thym en pagaille, un petit d'homme, magnifiquement métissé, souffle joyeux, d'une sarbacane improvisée, une bien jolie fleur de capucine. (Nelson, son frère, ses parents, et les amis réunis, un samedi)


*** 

 

Du temps advenu du chaos.


Certaines nuits, les pluies froides ravinaient les maigres talus.
Les déplacés hésitaient à ôter leurs gants troués pour se rouler des clopes.
L’odeur de la boue pénétrait tout.
Dans les tentes à moitié éventrées, des nouveau-nés hurlaient leur faim et leur terreur.


Gavez-les, nom de dieu, cria-t-elle, qu’ils se taisent !

 -   ne pas trembler  
 -   évacuer la poisseuse sensation des frôlements glacés

Elle se pencha sur le soldat mort.
Les balles avaient déchiré les muscles et salement broyé les os.

Elle le revoyait tressauter à chaque impact. Dix-sept en tout. Elle les avait comptés. Au quatrième, il était déjà inconscient, ou presque. A peine s'il avait eu le temps de faire le rapprochement avec la femme voilée qui traversait la route.

Tout ce temps à faire la guerre, à tuer tous ceux-là qu’on lui désignait.
Toutes ces heures à se dissimuler dans les encoignures des murs, à ramper sur les toits défoncés des terrasses. Il avait, avec les autres, parcouru des centaines de rues. Il les avait toutes nettoyées. Il avait assassiné en toute impunité. Les produits qu’il s’était injectés lui avaient coupé la faim, la soif, le désir, le sommeil ; les amphétamines l’avaient maintenu lucide, vigilant, obsédé.

Massacrer, décimer, découper, décapiter, éliminer, éradiquer.  
Les femmes, les vieux, les enfants, les chiens, les chats, les rats.
  

Elle traîna le corps jusqu’au milieu de la route et fit signe au camion de se rapprocher. Pendant qu’ils roulaient vers la frontière, elle regardait souvent les morts entassés. Leurs visages gonflaient, devenaient terreux. Celui du dessus, avait, sur sa pommette éclatée, l’œil droit qui pendait en dehors de l'orbite. Demain, elle le brûlerait avec les autres. Il se consumerait dans la puanteur.

Désœuvrée, elle se mit à compter les bidons d’essence rangés sous la bâche. 
Et comme elle se rendait compte qu’il n’y en aurait pas suffisamment pour tous ceux qu'elle savait déjà empilés au bord du charnier, elle finit par pousser du pied deux corps hors du camion ; les chiens affamés, errant par meutes entières sur les routes défoncées, les mettraient vite en pièces.

*   C'est simple pensa-t-telle en se mordant les lèvres, 
     les femmes avaient encore, avant le chaos advenu,
     ce qui manquait déjà aux hommes :
     le goût bleu de ce monde, et le regard éclairé, dessous l'amandier.
 

danse
Martha Graham

*