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Prozac & cie.


Va pour une chambre d’hôtel
Do not disturb

Du poulet, une salade, du prozac, du vin de Bordeaux et Billie en boucle
Elle s’enverrait des cartes postales


Ça lui avait coupé le souffle : le bruit de l’hélico qui faisait du surplace depuis des heures. Elle en avait laissé ses clés fichées dans la serrure de la boîte aux lettres. Un homme qui habite l’immeuble les lui remettrait plus tard, alors qu’elle les avait cherchées partout : dans la rue, à la banque, au bistrot où elle était allée s’asseoir pour relire le courrier du service public fédéral des finances. Elle avait fouillé ses poches, retourné son sac, avait maudit l’hélicoptère de l’armée qui continuait ses recherches au-dessus de la ville. Elle se sentait en danger, comme dans ses rêves où elle restait debout, calme, absolument sidérée devant un autre chaos ordonné. Il n’y avait jamais de sang, de muscles ou d'os éclatés dans ses visions, mais du feu oui, des boules de feu gigantesques, assourdissantes, qui roulaient sur tout, embrasait tout.
Du napalm puissance X.

Pour tout vous dire, la guerre m'est familière. Elle est inscrite au plus profond de mon être. Je ne me l’explique pas. C'est là, endémique, en surplomb.  
Ma mère se lamentait : je ne comprends pas, je ne pleure plus.

Mais toi, tu as toujours l’océan au bord des yeux. Il se tient vigilant, prêt à te déborder pour un mot, un geste, une lumière. Je le vois bien. Tu  t'empêches tout le temps. Tu fais barrage. Tu ris fort. Tu gères. On croirait que tu es forte.

Quand je me sens triste et vide et maigre, je mange à m’en faire éclater l’estomac. J’avale tout : salé, sucré, acide. Je fume, et je bois du vin à m’en dégoûter pour trois jours.


*  Plus tard, vieille, blanche et nue, elle léviterait de l'autre côté du miroir.
    Plus rien ne l’atteindrait.

    La terreur d'exister à nouveau, s'imposerait bien assez tôt.

 ***
Christine & the queens


* Quand la morsure te brûle, sers t’en et écris.




Dust.


Il avançait, ralenti souvent, et détourné de sa route par les acacias épineux.
Des mois qu’il n’avait plus longé la mer par ce côté de l’île.
Lorsque le souffle lui manquait, il sortait de sa poche une flasque plate, et la brûlure de l'alcool le remettait debout.

*  Le sel lui desséchait les paupières

Les lieux, saccagés par le dernier ouragan, avaient un peu reverdis dans l’enchevêtrement des bois morts.

*  Tout ce temps à se tenir éloigné
    À s’empêcher

La case était détruite. La terrasse et le ponton avaient été emportés. 
La saintoise si souvent accostée s'était fracassée aux coraux.
Mais il s'était promis qu’en temps voulu, il poserait sur tout ce délabrement, son vieux barda de pêcheur. Il reconstruirait tout. Enfoncerait les pieux, remettrait la case sur pilotis, et tresserait comme elle s’appliquait à le faire quand elle ne dormait pas, des nattes vertes et tendres, douces au corps.

Plus tard, lorsque l’endroit serait à l’identique, il envisagerait sa fatigue et le grand chagrin qui le submergeraient. Et, quand cette nuit viendrait, que le ciel serait là à le fasciner, que la lune plus grande et plus blanche qu’à l’ordinaire éclairerait les signes qu'elle aimait à tracer, il disperserait au pied du flamboyant ressuscité, la très fine poussière de ses os.

*  Comment ranger ses morts quand ils s’agitent encore, si vivants ?

Il se dit que jamais il n’y arriverait tout à fait. Que tout le rhum qu’il buvait, et le temps qu'il passait à piéger les poissons au bout de sa flèche, le mettrait un jour à la renverse, là même où elle se tenait debout, à nommer les étoiles.  

***


Ressac


Elle prenait pleinement conscience de son vieillissement.
Ses phalanges déformées tâtaient ses tempes veineuses, pressaient son sternum noueux, effleuraient ses hanches saillantes.

    combien de nuits noires, 
    de tentures tirées, 
    d’aubes occultées,
    de lumières artificielles, 
    combien de psychotropes ingurgités, 
    de cigarettes écrasées ?

Des petits corps flottants de plus en plus présents troublaient sa vue.

Il lui arrivait de marcher encore d'un pas vif, appelant par l'effort l'indispensable dopamine. 
Avancer. Oui, pensait-elle. 
Mais pour aller où ?
  
Où était la lumière ?
Qu’avait-elle fui, au juste ?

* Elle aurait aimé accrocher aux troncs des palmiers rugueux, le bel hamac écru et frangé. Le sable brillant serait-il aussi doux à son corps, maintenant qu'il n'était plus que douleur ?

Vivaient-ils encore ceux-là qu’elle embrassait tendrement ?
Qu’étaient-ils devenus ?

Et si tout cela n’avait jamais existé ? Les clayettes en bois délavé qui laissaient l'air doux s'infiltrer dans la chambre ? Le chant obsédant des petites grenouilles, après la pluie serrée venue s'abattre sur le jardin du bord de mer ?

Que faisait-elle ici, à refaire les mêmes trajets gris ?

Ressac
***

* Au supermarché de son quartier, la caissière blond platine se ratatinait.
Elle avait beau faire. Porter des santiags cloutées. Des tas de bagues argentées. Des ongles carrés en acrylique pailleté.



***


Une sorte de chose opaque, épaisse et sombre l'envahissait, dans laquelle remuait une odeur de nulle part. 
Elle pensa à un magma tiède qui déboulait au ralenti.




  • Au Mali, un journaliste français faisait l’objet d’une négociation abjecte, et recouvrait de cette manière une liberté qu’il remettrait en question jusqu'à son dernier souffle. 


L'après 13 et tout le bataclan.


D’air, c’est de cela qu’elle manquait.
De ce souffle léger qui la traversait parfois lorsqu’elle touchait à l’invisible.

L’homme qu’elle connaissait le mieux s'absentait.
Son regard surtout. 
Il se souvenait d’un moment qui le ramenait à l’enfance.
C’était l’été, du jardin assoiffé montait une odeur de cerises éclatées.

Le vide ne se mesure pas, 
ni l’horrifiante rumeur du monde.

L’homme sale et dévasté, allongé à l’entrée du métro, le sait-il ?
Et celui-la, résigné et maigre, à Manille, se crispe-t-il encore devant les suaires pourrissants qu'il fait glisser hors des caveaux étroits ?

Un grand cri lui déchira le ventre.
Trahison, hurla-t-elle ! Trahison ! L’Histoire se moque !

À terre, un genou broyé, la poitrine défoncée, l'ami de tous temps tendait une dernière fois son cou veiné vers les étoiles.


Marilyn Kalish

***


War/flash/Japan.


Cela faisait des jours qu'il s'éreintait à retirer des gravats fumants toute l'horreur des combats.

 *  Tant de beauté pourtant avait pénétré ses yeux.

Il glissa, et tomba lourdement sur la terre dévastée.
Il jura tous ses démons que ce serait sa dernière mission.

Il se promit qu’une fois revenu au village, il ne raconterait rien des atrocités. Il tairait le cri des oiseaux épouvantés, et la pâleur des errants.

Il retournerait s'asseoir dans l’atelier du potier, et s'imprégnerait de l’odeur pénétrante de la glaise humide.

Son masque le gênait. Il peinait à respirer.
La nausée finit par le submerger. 

Il arracha l'embout du tuyau qui l'oxygénait, souleva sa visière d'un geste brusque, et à l'instant même où il le fit, la bombe à fragmentation éclata.

Le souffle incandescent le cueillit.
Il s’embrasa. 
A peine s’il suffoqua.

Il disparut.
* 

 *  Au Sud, à Onjuku, Natsuko, éclaboussée d'écume, ramenait en riant deux  paniers pleins d’ormeaux.


***
  



ÉTÉ .


Depuis l’aube, des mots épineux lui sortaient de la bouche, et ce n’était plus l’eau du torrent qui l’emportait, mais le vin glacé qu’elle débouchait avec nervosité. Elle le buvait assise, debout, allongée, lasse, épuisée, renversée à terre, dépassée, débordée ; des lianes millénaires s’entrelaçaient à la pierre, se tuant l’une et l’autre. 
Le soleil au zénith liquéfiait la plateforme.

Elle entendait :

-   ce qu’on te reproche est ce qui te fait, unique.
-   laisse le feu sacré te brûler, il est ta part d’éternité.

Elle implorait les vents forts venus des mers de se lever sur la ville.

Elle disait :

-   qu'ai-je fait de ma compassion ? 
-   le bouddha excavé de Bâmiyân me la rendra-t-il ?

Elle demandait:

-   l'homme tatoué de haine s'accomplit-il au combat ?



***

Bleue.


Elle reprit conscience.
La lumière se mettait à bleuir le grand saule qui surplombe l’étang.
Elle pensa : dès l’après-midi, il plonge la moitié du jardin dans l’obscurité.
Il faudrait peut-être l’élaguer.

Dieu, que le vent est doux.

Un sang épais poissait sa bouche. Elle tenta de se relever. Une douleur fulgurante l’en empêcha : son poignet gauche n’était plus dans l’axe.

 *  Dans l’île, les nuits blanches de pleine lune rendaient la chienne plus vigilante. Les pupilles du chat se rétractaient. Tout changeait.
On regardait autrement. On était sidérés par les ombres naissantes. 

 *  Pierre ne rentrera pas avant l'aube. Il me croira sortie.
    Pierre est l'être que j'aime le plus au monde.

   Il prendra soin du grand saule et effacera le sang qui poisse ma bouche.


   Qui fait cela, qu’on meure ?

***