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La mélancolie de l'huître.

A la table voisine, un homme est assis. 
Sous le costume griffé, son corps et sont âme semblent délabrés. 
Il a le teint glabre. 
Il est étrange et lent.
Il mange des huîtres. 
Méticuleusement penché, il détache de la nacre la dernière 'fine de claire' qui se dérobe un peu.

* Ouverte, salée, absolument  visqueuse et iodée, hier encore elle filtrait la lumière.

Il la gobe.
L’odeur de mer s’engouffre dans ses narines et vient en glissant se fracasser dans sa bouche. Tout entier au plaisir du goût, le regard de l'homme s’embrume, puis se perd dans l’agitation de l’endroit. 
D'un trait il vide son verre de Chablis, repousse avec précaution son assiette et tout en observant les coquilles évidées, il touche du bout de l’index l’algue gluante qui se noie dans la glace. Il se lève ensuite, survole du regard la salle bruyante, dépose dans la soucoupe un billet à peine froissé et sans demander son reste se dirige vers la patère commune. Là, il décroche son manteau, retrouve dans sa manche une écharpe de soie imprimée et tout en s'habillant, saisit son chapeau.

C’est à cet instant, à cet instant précis du geste, que je revis mon père. 

La Quincaillerie

Beaux-Arts/Bruxelles/Grigory Sokolov




"La vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil."  (Nietzsche)
  



Grigory Sokolov


Prodigieusement éblouissant !

* Johann Sebastian Bach
    Partita nr. 2 in c | Partita n°2 en do mineur, uit | extr. Clavier-Übung, BWV 826
* Johannes Brahms
    Fantasien, op.116
* Robert Shumann
   Humoreske, in Bes | en si bémol majeur, op. 20



*** Je tiens à remercier la personne qui m'invita en lieu et place de Youri Favorin, son protégé, lui-même invité à se produire à Moscou.







Le bruit de la neige dans la nuit.



Les craquements ouatés de la neige qui se tasse sous les pas, sa brillance dans la nuit, j’en avais presque oublié l'étrangeté.

Me revenaient en mémoire mes rires d'enfant, les glissades, l'implacable froidure, et le pincement de l’onglée, malgré les gants.  


Je ne sais pas pourquoi, j'ai pensé à vous, à notre rencontre. 
Vous étiez là, bizarrement à marcher dans ma tête, à me geler l’âme. Comme si cela ne suffisait pas déjà, mon corps qui se crispait tout entier.
  
Vous souvenez-vous de ce Noël improbable passé chez votre ami ? Nous avions beaucoup ri. Mais peut-être était-ce la veille du jour de l'an ?
Je ne sais plus, avec vous, tout a toujours été si compliqué.


En avez-vous enlacé d'autres, depuis ? 
Les avez-vous embrassé en les respirant fortement au cou ? 
Leur avez-vous menti, aussi ?
Mangez-vous toujours au lit des cacahuètes salées qui vous remplissaient l’estomac avant de vous endormir ? 
Et ce bonnet africain, le portez-vous encore ?

En tout cas, si vos manœuvres étaient préméditées de me blesser autant, sachez vieil emmerdeur que vous y êtes parvenu, et que je garde de notre épisodique et curieuse aventure, une méfiance sans pareille, et un goût de grande amertume, qui ne passe guère. 



***

I'm old fashioned.





En proie au cauchemar, elle ouvrit brutalement les paupières. 
Elle rejeta loin d'elle la moiteur du drap et ne vit plus au plafond que les traits de lumière filtrés par les rideaux mal tirés.


Pourquoi ne parvenait-elle plus à respirer sous l'eau ?   Pourquoi ne volait-elle plus comme avant ? 
Où donc étaient passées les lévitations enivrantes, et cette inoubliable noyade au large de nulle part ?

L'insomnie à nouveau lui dilatait l'esprit, la désaimantait, l'amenait sur le bord ténu d'une sorte de folie, l’entraînant malgré elle dans un délire mystique.

Elle se leva, erra un moment dans la chambre, finit par allumer la petite lampe du bureau et brancha la radio.

I'm old fashioned ...



Emmêlée dans ses souvenirs, elle se versa un verre de vin, saisit son carnet à spirale et enragée de petits mots, se mit à les ajuster bout à bout, en sachant que rien, jamais, ne la consolerait de rien.


***









Waiting / AUTUMN IN NEW-YORK / Billie Holiday




Au fil des heures, le doute s’amplifiait, l’entraînant droit dans une dérive qu’elle connaissait bien.
Car c’était là, c'était revenu:
la même attente, 
le même désarroi.

Tandis que son âme se glaçait dans une sorte de fatalité, elle se leva, chassa la mèche qui lui couvrait la moitié du visage, s'enlaça et esquissa un pas de danse.


  Autumn in New-York
  It lifts you up when you run down  
  Autumn in New-York
  Will tell you that it's divine


Elle regarda la table dressée, la lumière délicate des bougies, l'arum blanc dans le vase, élancé.

Sa vie se tiendrait-elle toujours de cette manière: si défaite, si chancelante, si incertaine ?

L'ivresse et le chagrin eurent bientôt raison d'elle.

* Lorsque la conscience lui revint, la rumeur froide et matinale de l'avenue cognait en force à ses tempes douloureuses.



*


You and I.






Elle dressa la table.
Dans la serviette soigneusement pliée sur l'assiette, elle glissa la clé de l’appartement.
Elle alluma les bougies, vérifia une dernière fois que tout était en place et attendit.


Elle but un verre de vin. S'en resservit un deuxième.
La bouteille terminée, elle en ouvrit une autre et se remit à fumer.
Vers minuit, elle enfila un cardigan et se prit les pieds dans le tapis du couloir.

Une semaine plus tard, du bout d’un mail, il expliqua vaguement pourquoi il n'était pas venu.


* Alors, elle retira la clé de la serviette, rangea le couvert et sortit dans la nuit.









Le hamac / Petite Terre





C’est une photo qui tremble
une couleur
une odeur marine 
un endroit
un secret
un trésor.


Deux cocotiers un peu en retrait 
un hamac en toile écrue
un bercement rassurant 
un souffle salé.
  
Le halètement de la chienne attentive
et 
l'inoubliable fulgurance de la lumière 
derrière les paupières.

***