Pages

Beaux-Arts/Bruxelles/Grigory Sokolov




"La vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil."  (Nietzsche)
  



Grigory Sokolov


Prodigieusement éblouissant !

* Johann Sebastian Bach
    Partita nr. 2 in c | Partita n°2 en do mineur, uit | extr. Clavier-Übung, BWV 826
* Johannes Brahms
    Fantasien, op.116
* Robert Shumann
   Humoreske, in Bes | en si bémol majeur, op. 20



*** Je tiens à remercier la personne qui m'invita en lieu et place de Youri Favorin, son protégé, lui-même invité à se produire à Moscou.







Le bruit de la neige dans la nuit.



Les craquements ouatés de la neige qui se tasse sous les pas, sa brillance dans la nuit, j’en avais presque oublié l'étrangeté.

Me revenaient en mémoire mes rires d'enfant, les glissades, l'implacable froidure, et le pincement de l’onglée, malgré les gants.  


Je ne sais pas pourquoi, j'ai pensé à vous, à notre rencontre. 
Vous étiez là, bizarrement à marcher dans ma tête, à me geler l’âme. Comme si cela ne suffisait pas déjà, mon corps qui se crispait tout entier.
  
Vous souvenez-vous de ce Noël improbable passé chez votre ami ? Nous avions beaucoup ri. Mais peut-être était-ce la veille du jour de l'an ?
Je ne sais plus, avec vous, tout a toujours été si compliqué.


En avez-vous enlacé d'autres, depuis ? 
Les avez-vous embrassé en les respirant fortement au cou ? 
Leur avez-vous menti, aussi ?
Mangez-vous toujours au lit des cacahuètes salées qui vous remplissaient l’estomac avant de vous endormir ? 
Et ce bonnet africain, le portez-vous encore ?

En tout cas, si vos manœuvres étaient préméditées de me blesser autant, sachez vieil emmerdeur que vous y êtes parvenu, et que je garde de notre épisodique et curieuse aventure, une méfiance sans pareille, et un goût de grande amertume, qui ne passe guère. 



***

I'm old fashioned.





En proie au cauchemar, elle ouvrit brutalement les paupières. 
Elle rejeta loin d'elle la moiteur du drap et ne vit plus au plafond que les traits de lumière filtrés par les rideaux mal tirés.


Pourquoi ne parvenait-elle plus à respirer sous l'eau ?   Pourquoi ne volait-elle plus comme avant ? 
Où donc étaient passées les lévitations enivrantes, et cette inoubliable noyade au large de nulle part ?

L'insomnie à nouveau lui dilatait l'esprit, la désaimantait, l'amenait sur le bord ténu d'une sorte de folie, l’entraînant malgré elle dans un délire mystique.

Elle se leva, erra un moment dans la chambre, finit par allumer la petite lampe du bureau et brancha la radio.

I'm old fashioned ...



Emmêlée dans ses souvenirs, elle se versa un verre de vin, saisit son carnet à spirale et enragée de petits mots, se mit à les ajuster bout à bout, en sachant que rien, jamais, ne la consolerait de rien.


***









Waiting / AUTUMN IN NEW-YORK / Billie Holiday




Au fil des heures, le doute s’amplifiait, l’entraînant droit dans une dérive qu’elle connaissait bien.
Car c’était là, c'était revenu:
la même attente, 
le même désarroi.

Tandis que son âme se glaçait dans une sorte de fatalité, elle se leva, chassa la mèche qui lui couvrait la moitié du visage, s'enlaça et esquissa un pas de danse.


  Autumn in New-York
  It lifts you up when you run down  
  Autumn in New-York
  Will tell you that it's divine


Elle regarda la table dressée, la lumière délicate des bougies, l'arum blanc dans le vase, élancé.

Sa vie se tiendrait-elle toujours de cette manière: si défaite, si chancelante, si incertaine ?

L'ivresse et le chagrin eurent bientôt raison d'elle.

* Lorsque la conscience lui revint, la rumeur froide et matinale de l'avenue cognait en force à ses tempes douloureuses.



*


You and I.






Elle dressa la table.
Dans la serviette soigneusement pliée sur l'assiette, elle glissa la clé de l’appartement.
Elle alluma les bougies, vérifia une dernière fois que tout était en place et attendit.


Elle but un verre de vin. S'en resservit un deuxième.
La bouteille terminée, elle en ouvrit une autre et se remit à fumer.
Vers minuit, elle enfila un cardigan et se prit les pieds dans le tapis du couloir.

Une semaine plus tard, du bout d’un mail, il expliqua vaguement pourquoi il n'était pas venu.


* Alors, elle retira la clé de la serviette, rangea le couvert et sortit dans la nuit.









Le hamac / Petite Terre





C’est une photo qui tremble
une couleur
une odeur marine 
un endroit
un secret
un trésor.


Deux cocotiers un peu en retrait 
un hamac en toile écrue
un bercement rassurant 
un souffle salé.
  
Le halètement de la chienne attentive
et 
l'inoubliable fulgurance de la lumière 
derrière les paupières.

***




Le père.



Mon père râlait souvent à propos de tout et de rien. Mais ce jour-là, ses râles étaient de ceux qu'expirent les mourants. L'air qu'il aspirait raclait sa gorge en la desséchant. Le torse saillait à ce point sous le drap que je me demandai si ses organes avaient fondu. 
Comment l'embrasser, il n'avait plus de joues. 
Je lui pris la main, et contre toute attente, il la garda captive. Ses ongles me rentrèrent dans la peau et la frayeur me vint qu'il ne me transmette ses bactéries résistantes aux antibiotiques. Jamais auparavant nous ne nous étions tenus de la sorte: il n'était pas du genre démonstratif.

Depuis qu'il n'y voyait plus, il gardait les yeux clos, ne les ouvrant plus qu'au plus fort de ses délires; ils étaient alors si effroyablement bleus et hallucinés que j'eusse préféré qu'il les laissât  fermés.

La morphine circulait dans ses veines, pourtant une grande souffrance émanait de lui. 
Avait-il conscience qu'il quittait ce monde ?

J'étais épouvantée à l'idée qu'il eût mal, soif ou faim et qu'il ne puisse le dire.
M'aimait-il ? 
M'avait-il jamais aimé cet homme si absent ? 
Quelles valeurs m'avait-il donc transmises ? 
Que m'avait-il appris ?
La rancœur me fit baisser la tête.

Après lui avoir murmuré quelques promesses de circonstance, je le quittai. 
Je fis coulisser la porte de sa chambre, et avant de laisser ma mère, je me désinfectai les mains. 
Penchée sur l'évier, compulsivement pliée, je me brossai les mains en m'acharnant dix fois, cent fois, jusqu'à ce que la douleur m'envahisse enfin.

Il mourut le lendemain.
Au premier jour de juin.

1920-2007