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鴉片



Sans doute ne vous reverrais-je jamais. 
Peut-être même à ce jour êtes-vous passé de l'autre côté.

Qui, dans mon entourage, pourrait imaginer que vous marchez encore, après tout ce temps, dans ma pauvre cervelle ? 
Le monde vous a oublié, sauf moi, qui vous convoque aux souvenirs, lorsque les grands chagrins de toujours me dépassent. 
Vous revenez alors, et à nouveau redevenez tout ce que vous représentiez: 
la route, l'errance, la difficulté, l'énigme, le talent, le temps, les fulgurances, la désespérance, l'illusion, ou l'enivrante idée de n'exister que pour l'Art.
Dans ces rues que nous arpentions, même au plus fort de la pluie, votre claudication devenait mienne, et vos propos, quasi tous, me laissaient délirante et sans voix. Et, lorsque votre respiration se faisait plus rauque encore, je vous laissais, désemparée, à vos démons et vos chants, car vous fumiez, cher fou, depuis longtemps, de l'opium débarqué aux ports où des jonques accostaient. 
Dissimulée dans un chaos de verdure invraisemblable, il y avait, (existe-t-elle encore ?), une demeure grise, très bourgeoise, où vous alliez souvent, et où vous m'entraîniez quand l'horreur du présent m'anéantissait. Les tapis épais qui nous servaient de couches n'avaient en elles-mêmes rien de bien confortable, mais il suffisait de respirer là, l'odeur étouffée des rêves, et de voir s'avancer vers nous le petit asiatique silencieux, pour que vos pensées, comme les miennes, s’en aillent s'égarer aux confins de l'Ailleurs.

Et quand bien même nous en sortions, la tête et le corps endoloris, nous y retournions quand même, moi moins souvent que vous, pour retrouver, allongés sur le côté, nos âmes et nos rêves attachés, qui restaient à flotter dans l'air, pour mieux, ensemble, s'insinuer en nous. 


Le bruit de vous aujourd'hui m'obsède. 
Votre rire surtout. 
Rare,
énorme, fou,
assourdissant.

鴉片
鴉片



Mmj.


Dégage d'ici ! Va fourguer ta came dans un autre quartier, retire tes tongs de mon couloir, va tirer des bords sur le Titicaca, appelle ta mère, ôte-toi de ma vue, et nom de dieu, arrête de porter mes robes: tu es grotesque ! 

Moi-me-je, abonnée nombriliste, "elle" donc, a franchi une nuit de grande perdition, la ligne blanche de mes nuits reniflées. 
Depuis, elle erre ici, fouille, routrouille, scrute, creuse, analyse, investigue, décode et commente mes carnets numériques : zappe, delete, c'est trop long, pas assez de détails, trop de scories, tu sur-ratures, tu t'assassines, tu te répètes, tu t'égares, ça ne tient pas la route ! 
  
Au début elle se taisait. 
Elle s'asseyait bien droit. 
Elle prenait le temps, croisait et décroisait les jambes, souriait juste un peu, à cause du chat qui la matait. 
Et puis, un soir, elle s'est mise à gémir: 
il fait glacial ici, 
il y a trop de bruits dans ce Monde; 
trop de regards qui se perdent. 
Tu parles avec tes morts. 
Tu racles ta douleur. 
Tu ne ris plus,
tu manges debout.
  
J'ai hurlé: Assez ! Dehors ! Dégage !
Indignée, moi-me-je a pris son air de tu-vas-voir-ce-que-tu-vas-voir, et de son paréo à fleurs ramené des Açores, a sorti une calculette bleu marine étanche :
-  Dans une année, il y a 8.765,81277 heures. Ok, darling ? (ricanements de hyène) Imagine ce que ça représente en euros, au bout de six ans ! 
-   Aucune idée, dégage !  
-   Bon, alors  avec la ristourne, (elle tripatouille sa calculette waterproof) l'un dans l'autre,  tu me dois 189.937 euros et 53 centimes. 
-   Je ne te dois rien du tout, dégage, je t'ai dit !
-   Quoi ?  Qu'est-ce qu'il y a !? Tu trouves que c'est trop ? Tu veux que j'arrondisse à l'unité inférieure, c'est ça ?
-   ...


***    Seigneur, moi-me-je n'existe pas !
         Je l'ai inventée, en 2006, quand l'autre s'est barré avec sa psy sur l'air de la Truite (... de Schubert) ... 

***






Echo.



Dans le train, un homme, d'à peine trente ans, lit le coran.
Il apprend par cœur six mille deux cents trente-six versets (6.236), que contiennent cent quatorze sourates. (114)
Il récite. Ses lèvres remuent. Nulle part son regard n'est posé.  
Il occupe son esprit, s’auto convainc, se persuade, se sidère, s’auto fascine, s’hallucine, s’hypnotise, s'anesthésie, s'absente, s’extrait, en converti à jamais convaincu, de toute réalité.
*
Lui revient en mémoire un reportage tourné en Afrique Noire. 
Elle y avait découvert avec stupeur les méthodes utilisées dans les écoles coraniques. Elle revoit l'épuisement des enfants, contraints par les chefs religieux, à mendier, dès l'aube annoncée, et sont, au bâton, impitoyablement frappés, au corps ou au visage, dès lors qu'ils se trompent ou que le sommeil les terrasse.
*
L’homme emporté par son balancement intérieur laisse par à coups échapper de sa barbe des mots dont elle reçoit avec irritation l’obsédante litanie.

Alors, elle remue, toussote un peu, attire son attention, en agitant la main.

Tu gênes, baisse le ton. 
Ici, tu déranges.

Il stoppe net ses incantations, referme, encore hébété, le livre qu'il range dans son vêtement, et puis, avec l'air de quelqu'un que rien ne dérange, il se perd, au travers de la vitre, dans une contemplation autrement étrange: celle de quelques moutons qui attendent, serrés et bêlants, dans un pré flamand, l’heure d’être bientôt mis à l’abri, pour la nuit.



Un fou a jeté une pierre dans un puits;
mille sages n'ont pu la retirer.
...





L'arriviste



D'évidence, toute sa personne tendait à être sympathique. 
Il saluait l'un, embrassait l'autre, et y allait, à qui lui prêtait l'oreille, d'un commentaire qu'il voulait résolument spirituel.
Il lui arrivait même de s'esclaffer, découvrant ainsi intentionnellement des dents bien trop blanches. 
S'il prenait soin de ne pas toucher à l'alcool, il ne pouvait s'empêcher d'une goinfrerie sans pareil: sur les plateaux que les serveurs présentaient, il raflait et engloutissait, en faisant des mines, tout ce qui lui paraissait d'excellent.

Rien ne l'intéressait plus que la société dans laquelle il n'était pas né. 

Un égo outrancier associé à une sérieuse mégalomanie, (qu'il croyait par ailleurs avoir calmés lors de séances de psychanalyse fort onéreuses) l'obligeaient à une vigilance de tous les instants.
Sa jalousie maladive décuplait une cupidité sans limite. C'est ainsi qu'il parvint au cours des années, à s'accaparer des autres, leurs biens, et leurs idées.

Amoral donc, et immoral, opportuniste et osant tout, l'idée me vint qu'il avait, avec la complicité tacite de certaines personnes, assassiné, ou fait assassiner.



Guido Mocafico







RDV (1)


Elle poussa la porte de l'établissement, et aussitôt le reconnut.
Il était assis un peu à l’écart, avec cet air faussement ailleurs que prennent les gens lorsqu'ils sont mal à l'aise.
Malgré une moustache qu'il voulait résolument originale, elle nota la maigreur et l'austérité du visage.
Le serveur se précipita avant qu'elle n'ait eu le temps de s'asseoir.
Elle commanda un vin blanc.
Au regard furtif et désapprobateur qu'il lui lança, elle comprit qu'aucune fantaisie ne viendrait de cette rencontre: il en était à son deuxième café, et l'odeur qui s'en dégageait la mit au bord de l'écoeurement.  

Très vite, la conversation tourna à l'interrogatoire:
Et que faisait-elle, et comment se faisait-il qu'elle fût seule; était-elle divorcée, séparée, veuve peut-être ? 
Elle n'arrivait pas à détacher du regard l'énorme moustache à l'ancienne qu'il touchait sans arrêt.
Pourquoi donc parlait-il si bas ? Ça l'obligeait à se pencher, à se rapprocher.

-  Vous avez des hobbies ?...

Elle se retint de dire un truc du genre: cuisiner, mais des limaces uniquement.

***  Que cherchait-elle exactement dans ces rendez-vous qu'elle provoquait via des sites ?

-   Oh, fit-elle, déjà absente, il va pleuvoir... 
-   On se reverra ? demanda-t-il, inquiet.

Elle lui dit que non, qu'elle ne pensait pas, enfin, qu'elle s'excusait. Puis en souriant, elle enfila ses gants, enfonça sur ses cheveux fraîchement lavés un bonnet à oreilles, passa au bar régler son verre, et sortit.

*   Marcher, marcher.
     Trouver le pas, le bon.
     Celui qui convient, détache, rend lucide, et libère.
     
     

 




Franky.


Sournoise et obsessionnelle, l’idée de s’assassiner s’imposa encore.
Cette fois, elle opterait pour les stupéfiants (elle adorait ce mot) : qu’elle trouva pour le coup nettement plus féminins dans la manière qu'un canon de revolver introduit dans la bouche, qui disperserait dans une détonation brutale et sèche, aux alentours, sa cervelle. Car, même si l’actualité lui avait prouvé à maintes reprises que se procurer une arme dans une grande ville ne prenait guère plus de vingt minutes, il fallait bien imaginer qu'elle n’en avait ni les moyens, ni l'énergie. 
Tandis que les psychotropes, eux, prescrits chaque mois par un toubib peu scrupuleux…

Bah, pensa-t-elle en se penchant dangereusement à la fenêtre, la pluie ne s’arrêtera pas de tomber sur les trottoirs pour autant.

   " I’ve got you under my skin
      I've got you deep in the heart of me "...

Ta gueule, Sinatra.

*** A quoi donc pouvait bien penser Marilyn ?

Oh, c'est certain, que ça ne lui serait pas facile de ne maudire personne quand elle avalerait le grand verre de Bourbon.
Mais bon…

Elle reposa la bouteille de Jack Daniel's et recommença à se creuser les méninges.

Basculer de l’autre côté, ok, ok.
Mais de quel côté, au juste ?



***
* Tout nous ramène à quelque idée de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie.
Chateaubriand.







H./Ash.



H. avait quelque chose de spécial, de spatial même.
Il émanait de sa personne une sorte de raffinement, une grande intelligence, et un détachement amusé, sur tout.

Elle le trouvait exactement 'in his own sweet way', vraiment très 'lui'.
Mais la fascination qu’il avait exercée sur elle tant qu’il s’était maintenu à distance disparut dès qu’il se précipita pour l’embrasser à pleine bouche.
*  Oh, H. tout à coup manquait d’élégance...
Elle se déroba.

*  Était-ce elle, qui dans son attitude l’avait poussé à cet empressement ? 

    Lui: on aurait dû se rencontrer plus tôt. 
    Elle, s'effondra de l'intérieur.

*  Ah, l'insupportable et détestable sensation de ne rien maîtriser...

Décontenancée, encore un peu dans ses bras, elle souffla: rentre chez toi maintenant...

Quand il partit, elle sut de manière précise qu'il aurait été un compagnon hors du commun, un homme délicieusement toxique, un rêveur impénitent, un humain particulier, en totale contradiction avec son temps, tout le temps.



Portraits by Jim Ferreira